La question thème de l’activité « La décroissance, un mouvement d’avenir » avait le mérite d’être claire : « La décroissance sera-t-elle forcée? » La réponse de chaque conférencier, si elle l’a été tout autant, a cependant emprunté des chemins tous plus intéressants les uns que les autres.
Jour 1
Serge Mongeau a mis la table en nous rappelant que nous dépassons déjà la capacité des écosystèmes à nous soutenir de sorte que si rien ne change, c’est l’équivalent de 4 ou 5 planètes dont nous aurons besoin d’ici le milieu du siècle. La population s’éveille trop lentement à cette réalité et il ne faut pas compter sur les gouvernements qui continuent à rechercher aveuglément la croissance économique. Quant au développement durable, il ne fait que reporter les échéances, il ne règlera rien. Le coût sans cesse croissant du pétrole – il en sera question dans pratiquement toutes les communications de la journée – entraînera la fin de l’agriculture industrielle, nous forçant à revenir à la production locale. Les changements à venir, brutaux et inexorables, font planer la menace d’un écofascisme – une perte de confiance en la démocratie alors que les populations affamées réclameront un sauveur aux pleins pouvoirs pour les sortir du marasme. Encore une fois, ce seront les plus démunis qui écoperont.
Pollueur-payeur? Très peu pour Mongeau. Si une activité est dangereuse, il faut simplement s’abstenir. Comment peut-on acheter un droit de nuire? Un constat, par ailleurs : malgré ses prétentions, la croissance économique n’a pas augmenté la justice sociale. Deux millions de personnes emprisonnées aux États-Unis auxquelles on peut ajouter suicides, dépressions et burnouts en hausse constante : la vie a perdu son sens pour beaucoup d’entre nous. Elle se résume à travailler et à consommer. L’indispensable spécialisation professionnelle fait obstacle au développement intégral de la personne.
Quoi faire? Mongeau propose une approche autour de quatre pôles : l’équité, le communautaire, le local et la sobriété : réduction des écarts de richesse, utilisation des moyens communautaires en lieu et place de notre individualisme isolé, faire localement, ce qui réduira le transport des marchandises, et, simplement, moins consommer, moins gaspiller.
Ce changement de paradigme est déjà en marche. Plusieurs écocommunautés sont en route au Québec. En Angleterre, ce sont les « villes en transition » (dont reparlera Michel Durand). Il propose en rafale quelques pistes pour faire ses premiers pas dans cette voie : réfléchir au système politique actuel, questionner la pertinence de la courte vue des élections aux quatre ans, promouvoir une démocratie écologique, telle que préconisée sur www.laviedesidees.fr, lire le bouquin The Spirit Level où les auteurs Richard Wilkinson et Kate Pickett font voir la corrélation entre l’augmentation des écarts de richesse dans une société et celle des maladies qui l’affectent.
Patrick Déry1 déplore la destruction du capital naturel, exacerbée par une croissance caractérisée par la linéarité (à l’opposé de la circularité) de nos processus : extraction des ressources, transformation en biens de consommation puis mise aux rebuts. Cette façon de faire nous a menés aux « seuils d’intoxication » en matière de biodiversité, de pollution. Si l’agriculture a favorisé l’avènement de la civilisation en permettant à l’homme de se fixer sur un territoire, celle-ci risque, au milieu du siècle, de ne plus pouvoir nourrir une population croissante qui commandera une hausse de 70 % de la production alimentaire. Déjà, plusieurs sols ne sont plus cultivables et 40 % de l’azote requis pour fabriquer les fertilisants vient du gaz naturel, une ressource non renouvelable qui s’épuise rapidement, tandis que l’utilisation d’engrais chimiques salinise le sol qui, à terme, perd ses qualités. La consommation d’énergie augmente au même rythme que le PIB, seule mesure de la « santé » de nos économies. Mais nos sources d’énergie contemporaines auxquelles s’ajoutent le gaz naturel et l’uranium seront toutes taries d’ici 50 années tout au plus, le pétrole disparaissant en premier. Or, le pétrole est nécessaire à l’extraction « économique » (dans le sens de la croissance) des autres ressources naturelles (charbon, gaz naturel, métaux, biomasses, phosphates, hydro, éolien…)
La frugalité à venir est une réalité implacable et l’humanité doit au plus vite sortir de son adolescence. Son immaturité, sa rage de vivre – lire de consommer, son sentiment de toute puissance et son déni d’une mort prématurée la font courir à sa perte!
Il faudra sortir de la linéarité et recréer des cycles de développement courts, comportant peu d’intrants et d’extrants, en se rappelant que le développement durable peut être mauvais conseiller si on y voit l’environnement simplement comme un des trois « pôles » au lieu de réaliser qu’il est une condition de survie. Ces changements passeront entre autres par la réduction de notre dépendance aux énergies fossiles. Équiterre proposait ainsi en avril 2009 une étude « Pour un Québec libéré du pétrole en 2030 ». Dans la même lignée les « Rendez-vous de l’énergie » nous convient à imaginer un Québec sans pétrole.
Pour Louise Vandelac aussi la décroissance va de soi, mais dans quels termes faut-il la penser? Dans une présentation dense et fouillée, où sont convoqués Patrick Viveret, Nicholas Stern, James W. Boyd, Gordon A. McBean, Ernst Friedrich Schumacher et Dany Robert Dufour, pour n’en nommer que quelques-uns, Louise Vandelac montre que la fracture écologique (changements climatiques, pollution atmosphérique – dont les nuages bruns, déclin de la biodiversité, etc.) se double désormais d’une véritable fracture anthropologique. L’atteinte aux écosystèmes est une atteinte à la santé, à notre capacité de régénération. Le milliard de personnes sous-alimentées constitue un véritable génocide alimentaire. Le rapport Planète vivante publié tous les 2 ans par WWF, bien illustré, fourmille d’information pertinente à ce sujet.
Nos indicateurs sont inadaptés. Le PIB, aveugle aux externalités environnementales et sociales, doit céder la place au Genuine Progress Indicator (GPI). Contrôle des semences et pesticides par des oligarchies, baisse constante de 1 % à 3 % par an de la spermatogénèse, perturbations endocriniennes causées par les dioxines et furannes, remodelage du vivant par la transgénèse, croissance des nanotechnologies : ne faudrait-il pas réglementer avant que les dégâts ne soient irréparables? Et que dire des impacts du néolibéralisme sur l’individu et le lien social? Il faut dénoncer le caractère mortifère de la croissance, cet aboutissement du néolibéralisme. Louise Vandelac lance en somme un appel pour que notre civilisation d’accumulation fasse plutôt sien un désir vital et commun de régénération des êtres et du monde.
Claude Cossette a retourné sa veste de publicitaire, et ce depuis un bon moment déjà. Son ouvrage « La publicité, ce déchet culturel » a fait scandale dans le milieu sophistiqué de la pub! Cossette nous rappelle qu’il se dépense dans le monde en publicité près de 800 milliards $ par année. Juste au Québec, c’est plus de deux milliards. Tout cela, bien sûr, ayant pour objectif de stimuler la croissance. Selon la New Economic Foundation, pour chaque dollar de valeur créée par la publicité, il y en a pour dix dollars de détruite – hyperconsommation et hyperpollution vont de pair. Qu’en est-il du discours marchand? La somme d’information accessible aux deux parties est-elle vraiment égale? TerraChoice nous met en garde contre le « green washing », un écoblanchiment trop souvent fréquent dans ce que l’organisme dénonce comme étant un totalitarisme économiciste.
Provocant, Yves-Marie Abraham nous enjoint de cesser de vouloir protéger la nature, car cette imprécation témoigne selon lui d’une vision erronée du monde. Albert Einstein n’a-t-il pas déclaré qu’il fallait éviter de résoudre un problème selon le mode de pensée même qui l’avait engendré? Citant l’anthropologue français Philippe Descola, il remet sur la table la dichotomie nature et culture, montrant que le naturalisme pose problème car il a conditionné la révolution industrielle. C’est une cosmologie qui place l’homme prédateur au centre de l’univers, ce qui est impensable dans les autres cosmologies telles que l’animisme, le totémisme ou l’analogisme. Ces cosmologies entretenant des rapports symétriques, non utilitaristes avec les autres êtres vivants, le développement durable, tout bien intentionné soit-il, ne peut se retrouver ailleurs que dans la cosmologie naturaliste, Louis Marion quant à lui se demande par quoi il faut remplacer le capitalisme. Que faut-il changer dans nos façons de faire pour rendre compatibles la production et la consommation humaine avec les valeurs de la décroissance? Comment redonner au travail ses lettres de noblesse, alors que cette activité humaine fondamentale a été dévoyée par le capitalisme qui l’a réduite à la simple production de biens et services destinés aux échanges marchands? Comme piste de réflexion il mentionne André Gorz, Michel Freitag et Karl Marx. Mais la véritable alternative demeure à trouver.
Pour clôturer la journée, Normand Mousseau nous met bien en face de la réalité énergétique qui nous attend prochainement. Plus de 80 % de l’énergie que nous consommons sur le globe est une énergie fossile non renouvelable. Les énergies vertes ne pourront pas suffire à la demande2. Déjà, en 2015, nous serons en déficit de 10 % du pétrole requis, le pic pétrolier étant déjà maintenant atteint. À noter que pendant ce temps, de 1998 à 2008, le nombre d’automobiles a crû de 30 % au Québec. C’est impératif, il nous faut changer nos habitudes, de façon draconienne, et vite!
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Jour 2
Au risque de passer pour iconoclaste, Hervé Philippe entame la deuxième journée en se demandant si la décroissance de la recherche scientifique ne devrait pas elle aussi être une priorité. Comment ne pas se le demander, en effet, lorsqu’on constate que les progrès obtenus au terme de 300 ans de connaissances et de développements techniques sont tous également tributaires de maux planétaires tels que la dégradation de l’environnement, l’épuisement des ressources naturelles et les catastrophes écologiques.
Il faut voir la réalité en face et Philippe ne sera pas le seul à nous rappeler les mots de l’écrivain George Orwell : « L’abandon des illusions suppose la publication des faits, et les faits peuvent être désagréables ». Ce n’est d’ailleurs pas d’hier qu’on nous exhorte à la prudence : il faut relire In Praise of Idleness, écrit par Bertrand Russel en 1932 et Limits to Growth, écrit en 1972 pour le Club de Rome pour nous le rappeler.
Convoquant Philippe Descola et John Stuart Mill, le conférencier se demande si le Grand collisionneur d’hadrons – excessivement gourmand en électricité – ou la recherche sur les cellules souches sont une bonne ou une mauvaise utilisation du savoir scientifique, ce savoir qui est, bien sûr, à la source de la croissance. Il dénonce la chrématistique3 du savoir et le fait que l’économie a été dévoyée, un mot dont l’étymologie nous rappelle pourtant sa mission qui est de voir à l’organisation des choses de la maison4.
L’augmentation exponentielle des ressources requises, les limites cognitives du cerveau humain, le jargon hermétique des scientifiques et le développement de boîtes noires (dont le mécanisme interne n’est pas explicité) : sommes-nous en train de produire de brillantissimes autistes au terme des 20 ans qu’il faut pour former un chercheur compétitif, années pendant lesquelles les humanités, la connaissance du territoire que l’on habite ou l’esprit des sciences lui-même seront relégués au second plan? Ainsi, a-t-on déjà oublié les enseignements des Grecs sur la valeur de l’exemplarité dans son comportement, le refus de la démesure? De la science, faut-il rappeler les promesses non tenues? La « guerre » contre le cancer n’est toujours pas gagnée, le nucléaire n’est pas devenu une panacée. Le conférencier termine sa remise en question en citant Durkheim : « La science est une forme plus parfaite de la pensée religieuse. »
Roxanne Maranger s’intéresse à l’écologie des écosystèmes, aux services écosystémiques et au cycle de l’azote. Elle voit la science écosystémique comme une base théorique pour la décroissance. C’est le sujet de son allocution.
Graphiques à l’appui, elle montre que nous arrivons à un seuil critique, un point basculant à partir duquel les réponses des systèmes ne sont plus linéaires, et donc, beaucoup moins prévisibles. Par exemple, la courbe de diminution des glaces aux pôles s’est brusquement rabattue en 2007, faisant apparaître un point bien en deçà du corridor des années précédentes. En fait, nous quittons l’Holocène, cet âge géologique des températures stables, pour entrer dans celui, rempli d’inconnu, de l’Anthropocène.
Le terme écosystème créé par Arthur Tansley en 1935 devra maintenant évoluer pour inclure l’homme lui-même dans sa définition. Nous dépendons de la nature non seulement pour l’eau, l’air, la nourriture mais aussi pour notre santé et notre bonheur. N’attendons pas d’avoir à mettre en œuvre des solutions draconiennes de modification de climat telles qu’évoquées par Paul Crutzen. Citant l’article de Rockström et al., « A Safe Operating Space for Humanity », la conférencière attire notre attention sur le fait que nous avons déjà dépassé les limites considérées sécuritaires de trois des neuf systèmes planétaires décrits par les auteurs (taux de perte de biodiversité, changements climatiques et interférence humaine dans le cycle de l’azote).
L’azote possède une histoire fascinante dans laquelle les chimistes Haber et Bosch occupent une place de choix pour leur mise au point d’un procédé ayant permis la production industrielle de dérivés stratégiques non seulement pour l’armement, mais aussi pour la fertilisation des sols dont dépend la nourriture de 40 % de la population mondiale. Le problème avec l’azote, comme l’ont bien montré Galloway et al., c’est qu’il se répand partout durant son cycle de vie, entrainant, entre autres, la mort des cours d’eau. Notre fleuve St-Laurent n’est pas épargné : il est en train de devenir hypoxique, c’est-à-dire plus pauvre en oxygène. Selon Maranger, il faut légiférer sur l’azote.
La surpopulation demeure à l’ordre du jour et des auteurs comme Cohen s’y sont penchés sérieusement. Y aura-t-il de l’eau pour tous? Le tiers de la population mondiale n’a en pas assez. Par ailleurs, l’élevage du porc et de bœuf, sans compter celui des céréales, en consomme en très grande quantité. Les terres arables se font rares et une réduction de la consommation de viande serait très certainement bénéfique. Faut-il ainsi se tourner vers d’autres sources alimentaires? C’est l’avenue proposée par Carlos Duarte et al. qui préconisent l’aquaculture marine pour nourrir la population mondiale dans un article écrit en décembre dernier. Selon notre conférencière, cette solution, bien qu’imparfaite, est le « fruit à portée de main » que nous devrions tenter d’atteindre.
Gabriel Ste-Marie demande si on peut conjuguer décroissance avec développement. D’emblée sa réponse est affirmative, bien qu’il admette que cette décroissance va entraîner des problèmes économiques tout en ajoutant que les économistes classiques en ont déjà parlé depuis fort longtemps. Ainsi, en 1932, Lionel Robbins discourait de la satisfaction de besoins illimités dans un monde aux ressources limitées. Mentionnons aussi Thomas Malthus (sur la croissance de la population dans un contexte de ressources limitées) et David Ricardo (principalement connu pour le principe de l’avantage comparatif), Karl Marx (à propos de la baisse tendancielle du profit) et John Stuart Mill (introduisant le concept d’État stationnaire) quelques années plus tard.
Jacques Généreux nous enjoint de délaisser le PIB pour nous tourner vers un véritable indicateur de développement, l’IDH – l’indice de développement humain, car le développement est d’abord affaire de qualité de vie et de liberté. Mais au-delà de l’indicateur, comment transformer nos économies Que nous proposent les économistes comme solutions? Sur la piste de William Baumol, on peut privilégier un accroissement du secteur des services, moins contraignant pour l’environnement. En matière de surpopulation, on peut s’en remettre à Emmanuel Todd qui observe que la fécondité diminue à mesure que les droits des femmes augmentent, ceci étant en corrélation avec l’alphabétisation. George Bataille (La Part maudite) est aussi convoqué à la table, et pour finir avec une touche d’humour, rappelons la théorie de la classe oisive de Thorstein Veblen selon laquelle l’oisiveté et la consommation ostentatoire, privilèges du riche, sont les moyens de se faire reconnaître en société… une telle combinaison n’étant bien sûr accessible qu’à l’infime minorité!
En résumé, les trois problèmes de fond sont les suivants :
• La redistribution de la richesse que d’aucuns réclament passe par la rémunération du travail. Il faudrait donc maintenir élevé le nombre d’emplois, soit par l’essor des services ou une révision du mode de rémunération.
• Le capitalisme reposant sur la maximisation du profit, il est fondamentalement incompatible avec la décroissance.
• La décroissance est incompatible avec la théorie de la consommation ostentatoire de Veblen. Alors, au lieu de consommer, clavardons, suivons les émissions de téléréalités et développons notre instinct artisan!
En réponse aux questions, le conférencier fera appel à Gilbert Rist, peu tendre envers la notion de développement; on se demandera si la mesure du temps n’est pas aussi en partie à blâmer pour nos maux sociaux en cette époque productiviste et on notera que la joie est une émotion qui possède une définition bien différente d’une société à une autre.
Seule à défendre courageusement l’idée d’un développement durable, Solange Tremblay fait valoir que décroissance et développement durable, en rupture avec le développement pur et dur, partagent des objectifs communs en proposant des modèles pour réduire l’empreinte écologique, améliorer la qualité de vie et promouvoir un environnement sain. Tremblay donne son relief essentiel à la notion de développement durable en rappelant que sa finalité est le bien-être individuel et social, l’intégrité de l’environnement étant une condition et le développement économique, un moyen. Décroissance et développement durable sont deux notions complexes qui requièrent dialogue et ouverture au sein d’une démocratie citoyenne. De Silent Spring de Rachel Carson (1962) jusqu’à nos jours en passant par Limits to Growth (dont sa récente mise à jour en 2002) et le rapport Bruntland en 1987, la conférencière fait voir l’évolution de nos mentalités. Il y a 30 ans on ne voulait pas en entendre parler, il y a 20 ans on reconnaissait l’existence du problème, il y a 10 ans on voulait y trouver des solutions et maintenant on a conscience de ne plus pouvoir reculer. Il n’est donc pas surprenant d’apprendre de la plume de Gilles Toupin dans La Presse du 1er octobre 2007 que « Les chefs de la direction de 150 grandes entreprises du Canada annoncent aujourd'hui qu'ils se sont convertis à la science des changements climatiques et qu'ils prennent de toute urgence le virage vert ».
Dans ce vaste sujet de la communication, Solange Tremblay fera intervenir l’éthique de la discussion de Habermas, de même que les résultats d’études comme celle de Grunig et Grunig de 2002 portant sur 300 entreprises démontrant la valeur d’une communication publique conversationnelle et authentique, et celle entreprise avec Guy Lachapelle en juillet 2008 sur l’engagement citoyen. Elle nous laisse sur le visionnement d’une vidéo percutante qui a rapidement fait le tour du monde : Lost Generation a été visionnée par plus de 13 millions de personnes en 10 mois!
Dans une allocution intitulée « Transition, descente ou effondrement », Michel Durand nous entretiendra du mouvement des Villes en transition, né en Irlande en 2005 sous l’impulsion de Rob Hopkins, issu du monde de la permaculture. C’est l’imminence du pic pétrolier et de ses conséquences qui amènent les collectivités à se prendre en main de manière autonome en harmonie avec leur environnement. Son livre, The Transition Handbook explique les étapes à suivre. Certaines de ces étapes sont empruntées de l’OBNL Natural Step. Durand lui-même est l’auteur du Guide de la maison verte. En nous quittant, il nous enjoint de visiter le site de TreeHugger.
Finalement, prenant comme point de départ la pensée de Georg Simmel (Philosophie de l’argent) Alain Deneault nous fit une présentation sur les éléments suivants :
Déconstruire la notion de « croissance » consiste d’abord à comprendre selon quelles modalités perverses – par le moyen du média monétaire – le chiffre, la donnée comptable et les prévisions statistiques ont prévalu in fine dans l’histoire, sur les enjeux effectifs de l’économie dont ils devaient pourtant seulement rendre compte. De simple moyen de comptabilité, l’argent est devenu le terme même de la course économique, un terme inaugurant une nouvelle chaîne de relations politiques, évoquée dans cet ordre par la devise du magazine économique Forbes : « Money, Influence, Power ». Que le pouvoir dépende d’une influence sur le réel que seul l’argent permette entraîne des conséquences considérables sur la perception qu’on a du monde.
Une critique des dommages collatéraux (« externalités ») en économie force la reprise de la pensée économique à partir de la question des ressources. Qui les convoite? Qui les exploite? Qui s’en voit écarté? Quels sont les intermédiaires politiques intérieurs et extérieurs pour ce faire? Quels sont les bâilleurs de fonds? Qui sont les clients? Qui en profite? Et quelles sont les conséquences larges, en termes de pollution, de santé publique, de déstabilisation politique ou d’immigration? L’apparition de nouveaux critères appellera le développement de discours économiques en relation étroite avec la culture des ressources qui lui donne sens, et non plus avec le programme spéculatif de leur extraction5.
Quelles conclusions tirer?
Quoi retenir de tout cela sinon l’urgence d’agir avant qu’il ne soit trop tard? Mais comment y arriver? Comment se mobiliser? À n’en pas douter, la décroissance pure et simple est beaucoup plus difficile à « vendre » que le développement durable, mais cela n’enlève rien à la justesse de son argumentation. Il est déjà difficile pour un grand nombre de gens d’envisager de réduire leur consommation; imaginons maintenant la difficulté de les convaincre de transformer leur paradigme de l’« avoir » vers celui de l’« être »! C’est Vincent Cheynet6 qui le dit : « Cependant, ne nous leurrons pas. Malgré les quelques échos qu’il rencontre, le mouvement pour la décroissance demeure ultraminoritaire. La faiblesse de son audience est inversement proportionnelle à l’enjeu que représente la décroissance. Cette dissymétrie est sidérante ». Ces mots, en passant, sont d’un autre ex-publicitaire qui comme Cossette, dénonce la pub.
Nous avons été gâtés – c’est le mot, comme un fruit qui s’est gâté – par l’abondance et la variété insensée de produits éphémères et rarement essentiels que l’assaut incessant de techniques toujours plus sophistiquées de marketing a fait entrer dans nos vies. Comme des enfants, nous avons cru aux mirages de la publicité sous toutes ses formes7 . Nous y croyons tellement comme société que ceux qui la combattent sont bannis des ondes – demandez-le aux casseurs de pub Adbusters!
Alors que nous vivons des crises à répétition qui exigent transparence et ouverture, nos gouvernements à tous les paliers – fédéral, provincial et municipal – se referment comme des huîtres. Pourtant, tout cynique que nous ayons pu devenir à l’égard de la politique, cette dernière est le passage obligé pour résoudre les problèmes évoqués dans ce colloque. N’oublions pas que nous sommes des citoyens avant d’être des consommateurs! Il y a une foule de possibilités de poser un geste citoyen : assister à une conférence, lire, écrire au journal, questionner son député, faire partie d’un OBNL, donner un peu de son temps, renforcer les liens avec le voisinage, participer à la vie de quartier8…
Les constats de ce colloque sont d’autant plus alarmants qu’ils sont le fait d’une démarche rigoureuse et d’une réflexion approfondie de ses participants, aux antipodes de l’hystérie ou de la désinformation dont nous sommes parfois témoins dans les médias. Par ailleurs, il reste du temps, mais peu . Prenons exemple – et espoir – sur les batailles gagnées. La couche d’ozone a finalement reçu l’attention qu’elle méritait, la cigarette et l’industrie du tabac en son entier ont été dénoncées et forcées à dédommager les gouvernements, l’alcoolisme au volant est passé d’une simple infraction à un délit criminel. Les industries pétrolière, forestière, chimique, alimentaire sont scrutées en permanence. Sous la pression de citoyens vigilants et actifs, les choses peuvent changer. Joel Bakan (The Corporation), Naomi Klein (No Logo) et d’autres ont bien montré l’importance de cette vigilance.
Le développement durable a l’oreille des entreprises et des gouvernements. C’est là sa force et c’est là que les choses vont bouger. Des normes sont développées, des réseaux s’activent. Les décroissants arrivent avec de solides arguments, mais avoir raison ne donne rien si on n’arrive pas à rallier une masse critique de gens autour d’un discours qui est finalement terrifiant de réalisme. Sans doute, Al Gore fait œuvre utile, mais son anxiogène Inconvenient Truth a fini, selon certains, par créer un « engourdissement émotionnel » improductif. On voit que la communication va jouer un rôle essentiel pour nous aider à nous approprier les enjeux, y voir clair, et surtout agir tout en gardant espoir.
Notes
1: Sa présentation PPT est disponible au http://www.greb.ca/GREB/Publications.html
2: Voir d’ailleurs à ce sujet l’intéressant Dossier noir des énergies vertes dans Sciences et Vie, Nº 1086 (mars 2008), p.54-75. (Malheureusement épuisé : à consulter en bibliothèque)
3: Qui se rapporte à la production de richesse. Conception qui vise à la production la plus grande possible des biens de consommation, sans considération de leur utilité.
4: Le mot grec (oïkos) qui nous a donné le préfixe « éco » désigne la maison, l’habitation, et par extension, ce qu’elle contient : biens, propriété, famille (oïkonomia) : la direction d’une maison, l’administration des affaires d’une maison (oïkonomikos) : qui concerne la direction de la maison, l’administration des biens d’une maison. (Abrégé grec-français, M.A. Bailly, Hachette, 1901)
5: Ces deux paragraphes sont en fait le résumé de la présentation de M. Deneault tiré du site de l’ACFAS.
6: Le choc de la décroissance, Seuil, 2008. (Conclusion, p. 205)
7: Voir Comment le capitalisme nous infantilise, Benjamin Barber, Fayard, 2007.
8: Sur la résistance du consommateur, voir Écoblanchiment, quand les 4x4 sauvent la planète, J.F. Notebaert et W. Séjeau, Les petits matins, 2010, troisième partie.
9: Voir C’est maintenant! 3 ans pour sauver le monde. Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjen, Seuil, 2009.