En 2008, la Grande-Bretagne a inclus la gestion du changement climatique dans ses objectifs stratégiques en adoptant le Climate Change Act, qui impose un objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 80% d’ici 2050 par rapport au niveau de 1990. En 2009, une stratégie nationale pour le climat et l’énergie a été établie pour atteindre cet objectif. À la faveur de ce plan, la sécurité climatique est devenue un enjeu stratégique. Qu’entend-on par sécurité climatique ? Dans quelle mesure est-elle prise en compte, aujourd’hui, dans le
Un nouveau paradigme
Selon Sabrina Schulz, la sécurité climatique pourrait devenir le nouveau paradigme de l’analyse stratégique. Le concept est né dans les années 1980, au moment où disparaissait le cadre d’analyse propre à la Guerre Froide. Contrairement à cette vision traditionnelle qui jugeait la sécurité d’un État à l’aune de ses capacités militaires, l’éclatement des blocs a fait émerger d’autres variables politiques, environnementales, sociétales. La sécurité environnementale devient un sujet de recherche dans les années 1990. Aujourd’hui, la discipline consiste à définir une stratégie de réponse aux impacts du changement climatique.
Les conséquences du changement climatique, la rareté de l’eau douce, la dégradation des terres cultivables, la déforestation, la pollution, la montée des eaux… sont des facteurs de conflits à venir et, pour l’heure, des multiplicateurs de menaces qui exacerbent les sources de conflit déjà existantes. Selon Sabrina Schulz, on peut voir le problème climatique comme « un point de basculement entre la paix et le conflit ».
Pour évaluer les risques, les chercheurs se réfèrent à des modélisations qui analysent les impacts du changement climatique sur les différentes zones du globe. Ces cartes de vulnérabilité soulignent l’inégalité face au risque. Sur une carte qui prend pour indicateur une augmentation de 5,5 degrés Celsius en 2100, on observe que l’augmentation de température n’est pas similaire partout dans le monde et que les effets sont très différents selon les régions.
Le continent africain pourrait être le plus touché par les conflits climatiques. D’ici 2020, on pourrait voir la production agricole de certains pays d’Afrique baisser de moitié. La pauvreté, les tensions ethniques et politiques, la dépendance du continent à l’agriculture, le bas niveau de développement économique rendent difficile l’adaptation aux changements climatiques. Dans des pays qui ne sauront s’adapter, on pourrait voir émerger des zones non-gouvernées, repères potentiels du terrorisme international et du crime organisé.
Sabrina Schulz analyse certains conflits actuels à l’aune de la question climatique. Au Darfour, les longues périodes de sécheresse ont poussé les éleveurs à migrer, entraînant des conflits avec les tribus voisines, de religion différente. En Afghanistan, la sécheresse fait du pavot l’une des seules plantes résistantes, ce qui compromet les efforts de stabilisation du pays. Au Mexique, la sécheresse encore, pousse les jeunes agriculteurs à intégrer les rangs du crime organisé, ce qui contribue à l’augmentation de l’insécurité.
Les conséquences du réchauffement climatique seront plus ou moins génératrices de conflits en fonction de la capacité d’adaptation des populations. Les prévisions de 250 millions de réfugiés climatiques à l’échelle mondiale soulignent que cette capacité sera, dans certains pays, impossible à mettre en œuvre.
Comment gérer le risque ?
Le changement climatique n’est pas un processus linéaire. Il faut donc penser les risques en termes de probabilité, souligne Sabrina Schulz, et inclure ceux qui ont peu de probabilité de survenir mais qui pourraient néanmoins avoir un impact très élevé. Comment cela se traduit-il concrètement ? Il faut parvenir à évaluer l’ampleur de ces changements systémiques et les inclure dans la planification des politiques gouvernementales. Elle cite un rapport du Secrétaire Général de l’ONU en 2008, qui invoque les leviers d’action suivants :
Pourtant, à l’échelle internationale, l’enjeu n’est pas encore une question politique centrale. Ainsi, il est intéressant voir qui est en charge de ces questions dans les différents pays : au Canada, ce sont les services de renseignements qui gèrent ces questions, alors qu’aux États-Unis, des recherches sont menées sur les impacts du réchauffement dans les régions où le pays a des intérêts stratégiques.
Le titre de cette conférence, « la sécurité climatique comme défi de développement durable », veut souligner que la sécurité climatique est incluse dans le Climate Action Act de 2008. Mais la priorité de ce plan est de baisser les émissions en passant à une économie « à croissance rapide et pauvre en carbone ». Dans un contexte de crise économique, l’enjeu économique est prioritaire, admet Sabrina Schulz. Le problème de la volonté politique sera évoqué maintes fois au cours de la conférence.
Sécurité climatique : pour qui ?
Une intervention d’un participant a pointé le fait que le terme de « sécurité climatique » est un enjeu pour les pays du Nord, dotés des moyens de prévenir les risques, tandis que les pays du Sud, les plus menacés, apparaissent plutôt comme une partie du risque.
Si la Grande-Bretagne, plus que d’autres pays, considère la question de la sécurité climatique avec attention, c’est parce que l’Inde, son ancienne colonie, pourrait se vider de 40 millions de ressortissants qui viendraient logiquement trouver refuge en Grande-Bretagne. En Australie, autre ancienne colonie, les effets de la sécheresse se font déjà durement sentir. Enfin, la Grande-Bretagne accueille de nombreux ressortissants du Bangladesh, l’un des pays les plus menacés par la montée des eaux. En plus des problèmes intérieurs que lui posera le réchauffement climatique, la question des réfugiés, si les scénarios se confirment, sera problématique pour le gouvernement britannique. Néanmoins, elle est loin d’être résolue. Comment ces flux migratoires vont-ils être gérés ? Sous quelle juridiction ? « Pour l’instant, il n’y a aucune réponse à ces questions, dont on a du mal à imaginer l’ampleur », souligne Sabrina Schulz.
Cette conférence a permis de mesurer l’importance relative donnée à la question de la sécurité climatique au niveau politique. Le débat s’est cristallisé sur la réduction des gaz à effet de serre, plutôt que sur l’adaptation aux changements climatiques. Avec l’émergence du problème de la sécurité climatique, on voit comment les pays tentent de définir leurs intérêts stratégiques et prévenir les risques dans un contexte de plus en plus incertain. Néanmoins, l’ampleur du problème à gérer semble au-delà de ce que l’on a pu affronter par le passé.
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