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Bulletin Oeconomia Humana

Septembre 2010, volume 8, numéro 7


La TRUEVA, un signal ‘vert’ pour gestionnaires et investisseurs !

 Par Marie-Andrée Caron, chercheure à la CRSDD


Les modèles d’évaluation monétaire des dommages causés à l’environnement (aussi appelée évaluation monétaire des coûts sociaux) ont suscité peu d’intérêt de la part des entreprises, depuis leur origine au tournant des années 70. La complexité et la très grande diversité des modèles proposés (méthode du prix du marché, méthode hédoniste de fixation des prix, méthode fondée sur les déplacements, méthode des enchères, etc.) témoignent de la difficulté de rattacher un prix à ce qui n’en a pas ! Or plus récemment des initiatives anglo-saxonnes (e.g. le TRUCOST PLc) ont pris le relais au début des années 2000 pour tenter de ‘financiariser’ les dommages faits à la société par les entreprises1. Ces initiatives ont pour origine le questionnement suivant : est-ce acceptable que l’environnement d’une nation se dégrade, que les droits humains de ses citoyens soient bafoués, etc. et que ses entreprises continuent de faire du profit ?

Des coûts sociaux (aussi appelés externalités) apparaissent aussitôt qu’un effet externe a quelque effet sur un agent économique en terme de bénéfice ou de coût sans qu’aucune transaction n’ait eu lieu entre le responsable du dommage et celui qui le subit (Antheaume, 2007). Or il n’y a pas unanimité parmi les économistes néo-classiques sur la façon d’y remédier. Pigou (1920) propose l’imposition d’une taxe et Coase (1960) défend plutôt l’idée d’un marché pour les biens et services environnementaux (p.ex. marché des droits d’émission de carbone) (la valeur de la ressource rare sera établie par la confrontation de l’offre et de la demande dans le deuxième cas et par des économistes et scientifiques dans le premier).

Des organismes comme le TRUCOST mises plutôt sur la transparence et œuvrent notamment à créer une base de données comparatives sur l’empreinte écologique des entreprises en termes d’émission de gaz à effet de serre. Des investisseurs et les entreprises elles-mêmes peuvent ainsi disposer d’une évaluation du risque ‘environnemental’ de leur portefeuille ou de leurs activités. La TRUEVA (pour true value added) (Thomas, Repetto et Dias, 2006) est l’indice ultime tiré de ces bases de données. Il permet de combiner données financières et données sociétales pour une meilleure évaluation du risque de l’entreprise. Cet indice prend appui sur la EVA (economic value added), développée par Stern Stewart au début des années 90 pour retrancher du profit comptable les éléments liés à la faiblesse du système comptable financier, c’est-à-dire les éléments qui ne font pas l’unanimité parmi les experts de la théorie comptable. Par exemple : Thomas, Repetto et Dias (2006) montrent que pour 2004, l’entreprise American Electric Power obtient une EVA de 134,994 (millions $) mais une TRUEVA -4,853.359 (millions $).

La comptabilité environnementale part du postulat que l’entreprise peut constituer un levier important pour la préservation de l’environnement et le mieux être social et économique de la population, par ses propres décisions ou à travers celles des investisseurs. Cet outil peut également aider une nation à établir la valeur ‘réelle’ générée par les activités de ses entreprises, à travers un système de comptabilité nationale qui permet notamment la compilation de l’indice TRUEVA.

L’entreprise comme levier volontaire : l’entreprise peut donc mesurer et veiller sur son indice TRUEVA, mais elle peut aussi intervenir en amont par une meilleure connaissance de ses coûts environnementaux2 . Ces coûts peuvent comporter des coûts cachés, des coûts contingents, des coûts éventuels, des coûts privés ou des coûts sociaux (aussi appelés externalités), etc. Le dévoilement de ces coûts peut l’amener à revoir son plan de production pour éliminer les produits qui comportent des coûts environnementaux trop importants et lui permettre de mieux évaluer ses décisions d’investissement (capital budgeting). La prise en compte des coûts sociaux, qui peuvent être très importants dans le cas d’équipements ‘âgés’ sur un horizon assez long, permet une meilleure évaluation des projets d’investissement en équipement de production durable.

Une veille nationale : l’indice TRUEVA peut également alimenter un système de comptabilité national. Un tel système a pris forme en Angleterre avec la grande dépression de 1929, moment où l’État a pris conscience de la nécessité d’intervenir. Il a été conçu pour lui permettre d’opérer une veille sur l’économie (notamment sur les profits réalisés par les entreprises) en vue d’une intervention ciblée. Or le seul capital considéré à l’époque était le capital financier (la main d’œuvre était abondante et le capital nature peu problématisé). Depuis ce temps, dans la mouvance de la controverse sur l’impact de la réglementation environnementale sur la productivité d’une économie, s’est développé des indices de productivité multicritères, du type de la TRUEVA, pour porter les coûts sociaux en diminution de la valeur générée par une entreprise (e.g. le coût des émissions atmosphériques de sulfure d’oxydes, de nitrogène d’oxydes, etc. par tonne d’électricité produite).

En terminant, l’indice de TRUEVA s’inscrit évidemment dans une position ‘technico-centriste’ puisque ses promoteurs y voient la possibilité de réduire les dommages causés à la société à partir d’un raffinement des outils existants, par opposition à la position ‘éco-centriste’ qui milite pour une refonte complète du système capitaliste. Le but visé est d’obtenir une évaluation, même approximative, d’un profit plus réaliste, pour supplanter un profit qui est exactement dans l’erreur étant donné l’importance des coûts sociaux dont il ne tient pas compte !


Notes de bas de page

1. Voir le rapport publié par le groupe ExternE Research de la Commission Européenne pour une méthodologie d’évaluation des externalités appliquées au domaine de l’énergie, disponible au lien suivant : http://www.externe.info/.
2. Pour une revue exhaustive des logiciels de traitement des coûts et des risques environnementaux, consulter le rapport produit par Elwood, H. et Sharma, A. et K.A. Weithz, intitulé
‘Incorporating Environmental Costs and Considerations into Decision-Making : Review of Available Tools and Software’.

Références

Antheaume, N., 2007, Full cost accounting, Adam Smith meets Rachel Carson?, in Unerman, J., Bebbington, J. et O’Dwyer, B. (sous la dir.), Sustainability accounting and accountability, Routledge, p. 211-225.
Coase, R.H., 1960, The problem of social cost, Journal of Law and Economics 3: 1-44.
Pigou, A.C., 1920, The economics of welfare. London: Macmillan & Co.
Thomas, S., Repetto, R. et D. Dias, 2007, Integrated Environmental and Financial Performance Metrics for Investment Analysis and Portfolio Management, Corporate Governance 15(3): 421-426.