Avec l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication et la préoccupation concomitante du développement durable qui anime nos sociétés, se pose naturellement la question du rôle que peuvent jouer les TIC dans la modernisation écologique de l’économie et des pratiques sociales. Tout naturellement, on met de l’avant leur contribution à la dématérialisation de l’économie par leur substitution/couplage aux transports1 et à l’activité à distance, en plus du caractère essentiellement virtuel des activités dont elles sont porteuses. Pourtant, les TIC ne sont pas sans poser elles-mêmes des problématiques de développement durable non seulement écologiques (matières toxiques, consommation énergétique) mais aussi sociales (usages, accessibilité et acceptabilité sociales). C’est ici que l’éco-conception entre en jeu : la maximisation de la contribution des TIC au développement durable suppose une analyse et éventuellement une reconception des processus de production propres à ce secteur en regard d’une préoccupation tout autant écologique que sociale2 . Bref, l’écoconception est un passage obligé de la modernisation de nos économies en vue d’un développement durable. Et malgré sa faible intensité écologique relative, le secteur des TIC devra tôt ou tard se prêter au jeu. C’est pourquoi l’équipe menée par L. Draetta s’intéresse aux facteurs qui président à l’adoption de pratiques d’écoconception dans le secteur des TIC, en distinguant notamment la demande civile de l’obligation réglementaire, d’une part, et l’initiative d’acteurs individuels de celle d’acteurs organisationnels, d’autre part.
D’entrée de jeu, il faut souligner l’importance du contexte institutionnel, c’est-à-dire du cadre d’opération (légal, technologique et social) des activités économiques, dans la propension à l’innovation. La recherche comporte pour cette raison une dimension comparative qui permettra de mettre en exergue les contextes institutionnels différenciés de quatre pays (Italie, France, Chine, Canada). La prise en compte de ce contexte institutionnel permet à la recherche d’articuler le niveau macro et le niveau micro : au niveau macro, on cherche à comprendre l’évolution du contexte socio-institutionnel en tant que levier de l’éco-conception (demande sociale, politiques publiques et formes de régulation qui incitent/favorisent/contraignent l’éco-conception des TIC); au niveau micro, il s’agit d’étudier les modalités par lesquelles ces incitations/contraintes socio-institutionnelles sont traduites en pratiques d’entreprise et identifier les motivations à l’éconception. Bref, la recherche permettra de réfléchir aux leviers et aux freins de l’écoconception dans le secteur des TIC en tenant compte d’une diversité de contextes institutionnels.
Pour mener les investigations, les chercheurs ont posé une série d’hypothèses.
• Le contexte socio-institutionnel est une force inductrice des démarches d’éco-conception;
• L’engagement des entreprises répond à un besoin à la fois de différenciation et d’uniformisation (isomorphisme mimétique et/ou normatif);
• Les facteurs structurels, organisationnels et culturels des entreprises peuvent éclairer sur la manière dont les pressions de la régulation se traduisent en contraintes ou en opportunités (approche constructiviste et actionnaliste);
• La prise en compte d’expériences situées en plus de la régulation top-down, peut contribuer à la mise en place d’un système de leviers incitatifs plus efficaces.
Comme on l’a dit plus tôt, le secteur des TIC comporte des particularités qui le rendent particulièrement intéressant et pertinent. D’une part, c’est un secteur qui a contribué fortement à la productivité de l’économie dans les dernières décennies et dont les activités sont pour une bonne part immatérielles. Mais avec son essor, on prend conscience de ses impacts en termes de consommation énergétique, de production de déchets et d’émissions de gaz à effet de serre. Il faut donc distinguer les deux sens d’une relation biunivoque que les chercheurs formalisent par deux expressions distinctes : les TIC pour le développement durable ou green-IT, et le développement durable des TIC ou les TIC durables. La contribution des TIC au développement durable est souvent présentée comme incontestable par l’effet direct de leurs équipements sur l’environnement (les entreprises de l’électronique et de l’informatique occupent souvent les premières places du classement mondial des entreprises « green »), et par l’effet de diffusion au sein d’autres secteurs (développement d’activités pouvant réduire les pressions sur l’environnement : transports, bâtiment, travail, prévention des risques)3 .
Il n’en reste pas moins que les TIC ne sont pas sans effet sur l’environnement (Flipo, Draetta et alii, 2007)4 . En France, les TIC représentent pas moins de 13,5% de la consommation globale d’énergie. Dans le secteur résidentiel, c’est 30% de la consommation d’électricité qui est dévolue aux TIC (9% : informatique, 18% : audiovisuel). Le secteur est aussi un important producteur de déchets, les déchets d’équipement électrique et électronique (DEEE ou D3E) stimulés par l’obsolescence rapide des produits. Ainsi, on estime qu’en 2007 en France, 1,7 Mt de produits électriques et électroniques à usage résidentiel ou professionnel ont été abandonnés comme déchets en décharge, pour 157000t récupérés. Ainsi, le taux de récupération des équipements informatiques et électroniques ne dépasse pas 10%, et même 5% pour les téléphones portables. Depuis le début des années 2000, l’Europe a adopté une série de réglementations concernant les matériaux utilisés mais aussi la responsabilité, pour les fabricants et importateurs, des coûts de ramassage et de traitement des DEEE ainsi que la réduction de la consommation énergétique des divers équipements. En regard de ces développements et de l’impact des TIC, l’équipe de L. Draetta décline l’amélioration nécessaire de leur performance environnementale selon cinq enjeux :
• efficacité énergétique (production et usages);
• utilisation de substances non dangereuses (production);
• réduction des émissions des GES (production, distribution : transport des marchandises, déplacements professionnels, consommation d’énergies fossiles);
• réduction et gestion des déchets (production et usages);
• éco-conception.
Or, la configuration particulière du secteur des TIC pose des défis d’envergure à la modernisation écologique du secteur, notamment à travers l’adoption de pratiques d’éco-conception car il s’agit d’un secteur hautement concentré, où les PME sont en situation de grande dépendance face aux grands groupes. Par ailleurs, toute production d’équipement de télécommunication implique le recours à des sous-traitants ou à des fournisseurs. Enfin, il faut souligner le taux de pénétration très rapide de cette industrie même dans les pays les plus défavorisés. Bref, les stratégies d’amélioration basées sur le cycle de vie se heurtent au caractère particulièrement diffus du réseau socio-technique, qui se traduit par un manque de contrôle ou une faible maîtrise sur l’ensemble du processus.
En conclusion, on constate que le développement durable interpelle les TIC non seulement en regard de leur contribution potentielle à la modernisation de l’économie, mais également quant à leur propre modernisation. L’éco-conception est une voie incontournable de cette dernière, surtout si on l’envisage non seulement en termes écologiques, mais dans une perspective de développement durable qui met aussi l’accent sur la dimension sociale des TIC. Dans cette perspective, l’éco-innovation doit être pensée non seulement dans la lignée du design pour l’environnement (DFE) dont elle est issue (cf. Draetta et alii, 20095) , mais aussi de celle des pratiques de co-conception où l’utilisateur est convié au processus de design6.
Notes:
1: http://www.greenit.fr/article/logiciels/les-tic-au-secours-du-covoiturage-3015
2: Rappelons que selon Gendron et Reveret, « l’éco-innovation consiste à intégrer au processus d’innovation des dimensions environnementales et sociales dans le but de minimiser l’impact des produits, services et technologie sur l’environnement, mais aussi de maximiser leur utilité sociale, c’est-à-dire l’efficacité avec laquelle on comble un besoin, quitte à redéfinir celui-ci. L’éco-innovation comporte à la fois une dimension écologique et matérielle consacrée à la réduction des impacts environnementaux de nos activités, et une dimension sociale axée sur la transformation de notre mode de vie et la maximisation du bien-être individuel et collectif. L’éco-innovation participe ainsi à la modernisation de l’économie vers un développement durable en modifiant à la fois nos modèles de production et de consommation, et jusqu’à notre organisation comme sociétés humaines. Elle requiert de penser en termes de besoins et d’usages, socialement déterminés et institutionnellement orientés, plutôt que de raisonner en termes de produits (Gendron et Reveret, 2010, p. 12). Selon plusieurs chercheurs, il faut toutefois distinguer entre éco-innovation et éco-conception dans la mesure où on peut éco-concevoir sans innover. Et c’est sans compter que le rapport de ce secteur à l’innovation peut être considéré comme problématique puisqu’il se traduit bien souvent par l’obsolescence prématurée des produits, alors que celle-ci n’est pourtant pas une fatalité comme l’illustrent les travaux de Girard, B. Une révolution dans le management, le modèle Google, MM2 Editions, 2006. Par ailleurs, Draetta distingue l’éco-conception, uniquement préoccupée par l’environnement, de la conception durable où les usages et la dimension sociale entrent en ligne de compte ; pour refléter cette distinction, Draetta oppose les éco-TIC aux TIC durables.
3: Citons par exemple les véhicules intelligents, la domotique, les réseaux et les services dématérialisés.
4: Flipo, Draetta, Boutet, Deltour, 2007, Ecologie des infrastructures numériques, Londres, Hermès-Lavoisier.
5: Draetta L., Delanoë A., Negri A.-L., Puel G., 2009, « The Eco-design of ICT: a Socio-technical Approach to the State of the Art », Ecodesign 2009, 6th International Symposium on Environmentally Conscious Design and Inverse Manufacturing, Sapporo (Japon), 7-9 Décembre. http://www.mstc.or.jp/imf/ed/EcoDesign2009_FinalPro.pdf
6:Comme l’expliquent Gendron et Reveret, cette perspective de l’éco-conception « nécessite d’ouvrir le processus d’innovation aux usagers et aux citoyens dans une perspective renouvelée de sa gouvernance » (2010, p. 12).