Le président de l’événement, M. André Boisclair, a ouvert la séance sur des enjeux prépondérants lorsqu’il est question de développement durable et de responsabilité sociale, soit la pénétration de la connaissance de ces dossiers auprès de la société civile : « Si on veut aller plus loin, il nous faut un public informé, éduqué ». Il a également mentionné que plusieurs visages lui étaient familiers dans l’Assemblée et que malgré que les professionnels œuvrant dans le domaine de la responsabilité sociale et du développement durable pensent qu’ils sont un cercle restreint et ‘sélect’, le mouvement serait bien plus répandu et mobilisateur qu’on ne le pense comme les États-Unis et l’Europe sont plus avancés que nous. Or, ce public a-t-il l’opportunité d’être bien informé ?
En effet, plusieurs tendances contre-intuitives tendent à nous laisser croire le contraire. Le gouvernement Harper a implanté un « protocole de relations avec les médias » sans antécédent dans le domaine climatique. Il interdit désormais aux scientifiques de l’environnement de répondre directement aux questions des journalistes. Il semblerait que ceux-ci soient muselés, selon une étude publiée le 15 mars dernier par le Réseau action climat. Le nombre d’entrevues données par les scientifiques ministériels aurait diminué de façon significative, comme ceux-ci craindraient les complications bureaucratiques. La nouvelle politique détermine la marche à suivre «Si un média vous contacte directement» il faut que: «Tous les appels doivent être référés au quartier général des relations avec les médias.» Les employés doivent aussi aviser leur «superviseur immédiat» ainsi que leur «conseiller en communication» qu'ils ont reçu un appel direct (Cardinal, 2010a).
«Si les scientifiques et les experts participent à une conférence ou à des audiences en cour où des médias sont susceptibles de les contacter directement, ajoute-t-on, nous leur demandons de contacter leur conseiller en communication ainsi que la division des relations avec les médias avant la tenue de l'événement.» (Cardinal, 2010a).
Comme les journalistes doivent travailler selon des échéanciers serrés, il est aisé de conclure que s’ils n’ont pas de retours d’appels, ils cherchent d’autres sources d’informations. L’analyste Andrew Cuddy est notamment allé chercher les noms de quatre spécialistes des sciences de l’atmosphère au ministère de l’Environnement, et a utilisé les bases de données Infomart pour comparer le nombre d’entrevues données avant et après la nouvelle politique des communications. La chute est dramatique : de 85 entrevues pendant les deux années la précédent, il n’y en a que 38 pendant les deux années suivantes. Selon un rapport interne faisant état de la colère des scientifiques et effectuant une évaluation des conséquences de ce nouveau protocole depuis son implantation graduelle à compter du mois de novembre 2007, et de sa pleine application depuis février 2008. «La couverture médiatique de la science des changements climatiques, notre dossier le plus en vue, a été réduite de plus de 80%», note-t-on dans ce document non daté.
On ne sera donc guère surpris de lire que l'environnement arrive aujourd'hui au 15e rang des thèmes les plus médiatisés, après la météo, le prix de l'essence, l'automobile et les technologies, selon des chiffres d'Influence Communication, courtier canadien en information média. Au cours des cinq dernières années, le "poids média" de l'environnement au Québec a chuté de 72%, alors que celui des climato-sceptiques, soit les personnes qui ne sont pas convaincues qu’il existe réellement un réchauffement climatique, ou que celui-ci soit relié aux activités humaines, s'est accru de 69%. Selon Jean-François Dumas, président d'Influence Communication, les mêmes tendances s'observent ailleurs dans le monde (Cardinal 2010b).
Ce ne sont pas les scientifiques seulement qui seraient réduits au silence par le gouvernement. En effet, les organisations militantes seraient elles aussi des cibles de choix. Le 30 novembre 2009, l'organisation Kairos, qui menait une campagne contre l'exploitation des sables bitumineux en Alberta s'est vu couper 7 millions $ du financement qu’elle reçoit habituellement par l'Agence canadienne de coopération international (ACDI). Le 5 décembre de la même année, un article du National Post annonçait qu'Alternatives serait la deuxième organisation de solidarité dont le programme serait rejeté par la ministre de la Coopération internationale Beverly Oda. La raison invoquée? «It doesn't fit our priorities». Cela peut nous faire craindre le pire (Communiqué Alternatives, 10 décembre 2009).
Ce public moins informé se laisse aller en termes de comportements durables récemment. Quand on sait qu’un milliard de personnes n'a pas accès à une eau potable et 2,4 milliards de personnes n'ont pas accès à des installations d'assainissement appropriées chaque jour (Objectifs du Millénaire pour le développement, ONU), il est consternant de lire que les Canadiens font moins d’efforts pour conserver l’eau, selon une étude sur les attitudes des Canadiens à l’égard de l’eau de 2010 commanditée par Unilever et la Banque Royale du Canada. Alors que près de huit Canadiens sur 10 (78 %) pensent réaliser des efforts qu’ils qualifient de raisonnables pour économiser l'eau, beaucoup admettent se livrer délibérément à des activités qui entraînent son gaspillage, comme laisser l'eau couler du robinet pendant qu'ils lavent et rincent la vaisselle (44 %) et arroser leur stationnement (19 %).
"Il y a clairement un fossé entre l'attitude des Canadiens en matière d'économie de l'eau et ce qu'ils font en réalité", estime Bob Sandford, président, Initiative canadienne de partenariat dans le cadre de la Décennie internationale d'action.L'Étude sur les attitudes des Canadiens à l'égard de l'eau révèle également que les Canadiens font plus d’efforts afin d'économiser l'électricité que l'eau. Neuf sur dix (87 %) disent faire des efforts raisonnables pour économiser l'électricité dans leurs activités quotidiennes, ce qui est plus que ceux (78 %) qui disent faire la même chose pour l'eau. Faudrait-il faire payer les citoyens pour une consommation excessive d’eau afin de leur faire prendre conscience que cette ressource n’est pas inépuisable ni illimitée ? Selon M. Sanford, «ces résultats indiquent que les Canadiens ne font pas le lien entre la conservation de l'eau et celle de l'énergie. Ils ne réalisent peut-être pas qu'il faut beaucoup d'eau pour produire de l'électricité, et que le transport de l'eau - pour en avoir là où nous voulons, quand nous en voulons - consomme à son tour beaucoup d'énergie. Tant que les gens n'auront pas établi le lien entre les deux, nous resterons très éloignés de la pérennité.» (Communiqué Canada Newswire, 17 mars 2010).
Il apparaît également que les initiatives des autorités locales pour conserver l'eau sont peu connues (32 %), bien que la sensibilisation soit plus forte dans certaines régions comme la Colombie-Britannique (47 %), la Saskatchewan et le Manitoba (38 %). Le quart des Canadiens (25 %) ne connaît par la provenance de l'eau qui coule à leur robinet. Les Québécois sont les plus susceptibles d'admettre qu'ils ne le savent pas (32 %). Selon ce que Madame Hélène Lauzon, présidente du Conseil patronal de l’environnement du Québec a répété a de nombreuses reprises lors de sa présentation, le Québec sera un leader en matière de développement durable. Il y aurait donc raison de s’inquiéter à la lumière de ces chiffres éloquents. Et de pencher vers le point de vue de M. Boisclair : «Nous sommes parmi les plus cancres en matière de production de déchets et d’eau au Québec».
Une contradiction est flagrante dans les réponses des sondés : les Canadiens s'inquiètent dans l'ensemble moins que l'an dernier de l'épuisement des ressources naturelles du Canada, alors que la moitié d'entre eux croient encore que l'eau douce est la ressource naturelle la plus importante du pays (49 %). Mais, il y a de l’espoir. En effet, l’investissement socialement responsable est en constante évolution, la contestation sociale connaît des victoires sans précédent, le Québec vient de voter une taxe supplémentaire sur l’essence, de même qu’une taxe sur l’eau pour les entreprises. Petit à petit, nous réduirons notre empreinte écologique afin de dépasser le seuil fatidique de 2050 sans être obligés de s’exiler sur la lune en compagnie de Guy Laliberté !
Références:
Cardinal, F. 2010. « Faire fausse route », La Presse, Actualités, 6 mars 2010, p.A28.
Cardinal, F. 2010. « Colère à Environnement Canada », cyberpresse.ca, 15 mars 2010.
Kurzbock, C.2010. «Les Canadiens font moins d'efforts pour conserver l'eau, révèle l'Étude sur les attitudes des Canadiens à l'égard de l'eau de 2010», Communiqué Canada Newswire, mercredi 17mars 2010.
Lambert, M. 2009. « Alternatives refuse d’être muselée par le gouvernement Harper», Communiqué Canada Newswire, Jeudi 10 décembre 2009.
Unesco. «Objectifs du Millénaire pour le développement», page consultée le 29 avril 2010. www.unesco.org