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Bulletin Oeconomia Humana

Septembre 2010, volume 8, numéro 7


Étudier l’institutionnalisation de la question climatique

Par René Audet, chercheur postdoctoral au centre d’étude du développement durable (ULB) et chercheur affilié à la CRSDD.


Je suis sociologue de l’environnement. Mes recherches visent donc à mieux comprendre les interactions entre les sociétés et les écosystèmes qui les supportent. Bien que mes travaux portent aussi sur les pensées écologistes, les questions d’agriculture, le commerce mondial et la mise en œuvre du développement durable, mon principal intérêt de recherche est la question climatique. Étant présentement boursier postodoctoral du CRSH, j’effectue un stage au Centre d’étude du développement durable de l’Université Libre de Bruxelles tout en demeurant affilié à la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable. Je vous fait part dans les prochains paragraphes des recherches que j’effectue sur l’institutionnalisation de la question climatique.

L’écologiste québécois Pierre Dansereau écrivait en 1973 que la crise écologique « est le résultat de la différence qui existe entre les intentions et les accomplissements de l’homme [qui], depuis les temps magdaléniens jusqu’à nos jours, a eu une perception sélective du monde qui l’entourait et une façon très sélective aussi de modeler le paysage à l’image de sa vision intérieure ». Il est donc primordial pour la recherche sur la crise écologique de mieux comprendre ce « paysage intérieur », domaine des représentations sociales, des perceptions partagées et des idéologies – domaine certes conflictuel qui structurent le discours politique sur l’environnement et donne lieu à certaines formes d’institutionnalisation. Mes recherches vont dans cette directions : je m’efforce de décrire de comprendre la formation du discours politique et diplomatique autour de la question du changement climatique et d’en montrer les interactions avec les transformations institutionnelles concernant la gouvernance mondiale du climat.

Il faut d’abord convenir du fait que le cadre de régulation de la question climatique dans l’espace mondial est loin d’être cristallisé. Il est plutôt en proie aux changements rapides et relativement imprévisibles. C’est ainsi qu’il faut comprendre, par exemple, l’avènement de l’Accord de Copenhague : alors que tous s’attendaient à ce que les travaux de la Conférence des parties (COP) de la Convention-cadre des Nations-Unies sur le changement climatique (CCNUCC) mènent à la constitution d’un traité que l’on a trop rapidement intitulé « Kyoto 2 », l’Accord de Copenhague démontre l’intérêt de certains pays pour la désinstitutionnalisation de la question climatique par le biais de sa sortie du cadre de l’ONU. Évidemment, c’est là une cause qui ne fait pas que des heureux, et une bataille s’engage actuellement pour déterminer les futures formes d’institutionnalisation de la question climatique dans la mondialisation. Ces formes d’institutionnalisation, en dernier ressort, conditionneront le traitement qui sera réservé aux causes anthropiques du changement climatique pour les prochaines décennies. J’aborde cette problématique à travers trois cas qui représentent à leur façon des formes nouvelles d’institutionnalisation.

Le premier cas est celui d’une coalition de pays en développement relativement peu connue de pays latino-américains qui se coordonnent informellement dans les négociations de la CCNUCC. Comme la plupart des coalitions du Sud, cette « coalition invisible » appuie le processus onusien, considéré comme le seul lieu de négociation qui permettra aux pays du Sud de se faire entendre et de construire un levier politique. Ce cas est intéressante notamment parce qu’il incarne plusieurs des nouvelles structures que j’ai identifiées dans ma thèse de doctorat sur les coalitions du Sud dans les négociations internationale. La coalition invisible est aussi significative par la manière avec laquelle elle aborde deux problématiques fondamentales du futur cadre de régulation du climat : le problème des inégalités climatiques et lien qui existe entre la lutte contre le changement climatique (l’atténuation) et les enjeux de l’adaptation.

Le second cas est celui du Climate Group. Le Climate Group est une association d’États fédérés (comme le Québec et les États américains) et d’entreprises multinationales qui travaillent à développer et diffuser des normes concernant les bourses du carbone, les émissions automobiles, etc. Cette nouvelle forme d’institutionnalisation en côtoit d’ailleurs d’autres qui semblent en effet occuper une place de plus en plus grande dans le discours sur le climat, comme le Asia-Pacific Partnership on Clean Development and Climate (dont le Canada est membre) et le Forum des peuples sur le changement climatique (qui représente la gauche bolivarienne an Amérique latine). Il est important d’étudier les organisations et les réseaux comme le Climate Group parce qu’ils mélangent souvent les États qui négocient à la CCNUCC avec d’autres acteurs de la société civile ou de l’économie et parce qu’il représente donc une forme particulière de l’institutionnalisation de la question climatique. Bien que le Climate Group (contrairement aux autres réseaux mentionnés ci-haut) ne constitue pas nécessairement une force d’opposition au processus de la CCNUCC, il faut pouvoir apprécier les voies nouvelles qu’il trace en matière de régulation de la question climatique.

Finalement, il faudra bien analyser le virage que l’Accord de Copenhague aura fait prendre à la dynamique de la CCNUCC. C’est pourquoi mon analyse de la COP15 de Copenhague (que vous trouverez dans le Bulletin de février dernier) sera prolongée par l’analyse de la COP16 de Cancun, qui aura lieu en décembre prochain.