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Bulletin Oeconomia Humana

Avril 2010, volume 8, numéro 3

Quel développement durable dans les pays en émergence? Le cas de la Tunisie

Par Béchir Brahmi, diplômé 2008 de la maîtrise en administration des affaires
Catégorie : développement durable

La Tunisie, un pays du nord de l’Afrique, avec une superficie de 164.000 Km2 et 10 millions d’habitants, est considérée comme l’un des pays africains ayant le mieux réussi économiquement et comme le pays le plus branché sur les nouvelles tendances et orientations technologiques . Son emplacement stratégique au sud de la méditerranée, et son histoire diversifiée, ainsi que l’ouverture culturelle de son peuple sur les autres civilisations facilitent l’acquisition de nouvelles connaissances et l’adoption des technologies de pointe, ajustées à ces caractéristiques et spécificités.

En termes de développement durable, la Tunisie peut être également considérée comme une référence en Afrique. Sa stratégie étatique est fondée sur un plan d’action global caractérisé par une considération pour les générations futures et une volonté de développer une économie verte. La prise de conscience et l’investissement tant tangible qu’intangible caractérisent bien ce processus.

L’élaboration de la politique volontariste de protection de l’environnement représentant les normes de l’état en la matière a été fondée sur une culture organisationnelle et sociopolitique qui a pris en considération l’aspect socio environnemental dans le processus de développement économique. L’exemple le plus concret au niveau social est celui de la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale dans une optique de partage plus équitable des richesses. Quant au niveau environnemental, les exemples les plus souvent cités sont la lutte contre la désertification, la réglementation de plus en plus sévère du secteur de la pêche (comme l’interdiction de la pêche en dehors de la saison appropriée), et la lutte contre la pollution.

En Tunisie, les stratégies sectorielles et régionales de développement laissent transparaître depuis 1997 une volonté de prise en compte de la vision "développement durable". Concrètement, cela se traduit par une plus grande intégration de la notion de solidarité sociale et un arrimage graduel de préoccupations sociales aux préoccupations économiques et environnementales. La création du fonds de solidarité nationale (généralement connu sous son numéro de compte postal 26-26) ainsi que la banque tunisienne de solidarité (BTS) en sont de bonnes illustrations. Ces institutions ont en effet la double mission d’aider les tunisiens à faible revenu et d’œuvrer en faveur du développement des infrastructures grâce aux investissements de la communauté, tout ceci dans le respect du concept global de développement durable, soit un développement qui tient compte de préoccupations économiques et sociales, mais aussi environnementales. Au niveau institutionnel, ce changement de cap a vu le jour en Tunisie dans le cadre du 9 ème plan de développement économique 1997-2001 - on assistait alors à un plus grand arrimage de préoccupations économiques, sociales et environnementales - et s’est concrétisé dans le 10 ème plan 2002-2006, qui a consacré son chapitre 5 à la notion de développement durable - il était alors question d’aborder des thèmes tels que l’aménagement du territoire, la lutte contre la désertification et les pollutions, ainsi que la protection des ressources naturelles.

Depuis, on ne peut que souligner l’intérêt croissant de la collectivité pour le sujet. Chaque région de Tunisie est aujourd’hui fière d’avoir une de ses rues principales renommée « rue de l’environnement » (appelé aussi wilaya); des centaines de villes et villages sont depuis quelques temps accompagnés dans leur démarche par des comités des quartiers, l’équivalent de nos éco-quartiers au Québec; finalement, on assistait en novembre 2004 à la création du ministère de l’environnement et du développement durable, ministère incontournable qui régit l’application des règlements en vigueur, le contrôle, le financement et le suivi des projets mis en place dans le cadre des orientations stratégiques du pays.

Néanmoins, après plus d’une décennie d’implantation d’une culture organisationnelle et institutionnelle du développement durable, la Tunisie fait face à de nouveaux défis et se doit de trouver de nouvelles pistes de développement en ce qui concerne sa mission de sensibilisation et de prise de conscience. On pense notamment aux conséquences des changements climatiques, à la désertification , à la perte de biodiversité, des ressources non renouvelables, ainsi que des réserves d’eau. S’il est urgent d’agir au plus vite, non seulement pour la survie de la population locale et des générations futures, mais aussi pour l’intégrité de l’environnement, on constate trop souvent, désemparés, un manque de moyens et de capacités dont la Tunisie n’est pas la seule à souffrir : à titre d’exemple, la population africaine privée d’eau propre s’élève à 300 millions.

À l’heure d’aujourd’hui, rares sont les entreprises privées implantées en Afrique qui ont assimilé l’importance d’intégrer les principes du développement durable dans leurs processus de production. Les approches du court terme dominent dans une optique de maximisation des gains et de réduction des coûts faisant passer l’économie verte bien trop souvent comme un coût plutôt que comme un investissement. En même temps, les dépenses énergétiques prennent de l’ampleur et les solutions sont encore minimes, surtout avec le manque de ressources naturelles et la dépendance à l’importation caractéristique des pays d’Afrique. Par ailleurs, la demande inévitablement croissante en la matière (notamment pour le gaz et le pétrole) due à la croissance des populations et à leur consommation, ne pourra être durablement satisfaite. En ce sens, le renforcement de la recherche scientifique pour trouver des solutions en matière d’économie d’énergie et le remplacement graduel des énergies non renouvelables par des énergies renouvelables sont devenu une priorité plutôt qu’un choix. Reste à transformer la culture managériale dominante par la sensibilisation et la prise de conscience.

L’implication du privé sera ainsi d’une importance grandissante dans le futur. Le but est de réussir à co-financer la recherche, ainsi qu’à appuyer les projets d’envergure dans le cadre des orientations vers l’économie verte, rendant ainsi prioritaire l’évaluation de nouveaux programmes basés sur les principes du développement durable, en amont du cycle de production.

L’expérience tunisienne peut ainsi être considérée comme une référence en termes de prise de conscience et d’appui tant institutionnel que réglementaire pour renforcer l’intégration de la vision développement durable. Tout comme de nombreux pays du Sud, le pays fait pourtant face à de nombreux obstacles tels que le manque de moyens et de capacités, et aux conséquences dramatiques des changements climatiques sur son territoire. La coopération inter pays au sein du continent constitue selon nous le moyen le plus évident de résoudre des problèmes majoritairement partagés.



Notes:
(1) Selon l’organisation mondiale du commerce (OMC), la banque africaine de développement et autres organismes, la Tunisie est le premier pays africain au niveau du développement de son infrastructure technologique, l’investissement dans les NTIC (nouvelles technologies d’information et de communication) , ainsi que la mise à niveau de son économie.
(2) La politique volontariste de l’état tunisien est une sorte de programmes sectoriels et territoriaux visant la gestion rationnelle de ressources par l’entremise de l’intégration graduelle des préoccupations environnementales et sociales dans les processus de développement.
(3) Le fonds de solidarité 26-26 est un fonds de solidarité nationale fondée en 1992 pour lutter contre la pauvreté en investissant dans l’infrastructure régionale par l’entremise des ses fonds qui viennent des contributions des entreprises, des cadres, employés ainsi que des contributions volontaires des individus.
(4)L’Afrique du Nord est considérée parmi les régions du monde les moins pourvues en forêts (juste 1% des superficies), ce qui n’aide pas trop pour faire face à la désertification du sud