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Automne 2013, volume 11, numéro 3


Au-delà de l’appropriation institutionnelle : le rôle des systèmes d’écocontrôle dans les changements organisationnels

Par Paulina Arroyo PardoProfesseure au Département de sciences comptables de l'ESG UQAM

 


 

Depuis le début de mes études au doctorat, je me suis intéressée à la relation entre les systèmes de contrôle de gestion et le développement durable. L’une de mes premières observations a porté sur le fait que, même si la littérature sur la comptabilité de gestion environnementale a délaissé sa forme normative pour se concentrer sur la recherche plus philosophique et empirique, elle n’a pas examiné pleinement la façon dont les systèmes de contrôle de gestion traditionnels changent pour devenir des systèmes d’écocontrôle, ni comment ces nouveaux systèmes sont élaborés pour appuyer un processus de changement organisationnel déclenché par les préoccupations sociales et environnementales.

La nécessité d’adopter de nouvelles valeurs respectueuses de l’environnement et l’intérêt croissant envers le développement durable ont marqué les universités, plus particulièrement les écoles de gestion en raison de leur rôle dans la formation de nouvelles générations de chefs d’entreprises (Adams et al, 2011)1. De fait, plusieurs campus en Europe et en Amérique du Nord se sont lancés dans des initiatives de « verdissement » depuis les deux dernières décennies, par l’élaboration de politiques environnementales, la mise en œuvre de plans d’action, la restructuration des programmes d’enseignement et de recherche, la signature de déclarations internationales, etc. Cependant, il devient pertinent de se demander si ces initiatives ne sont que le reflet de projets isolés ou si elles font partie d’intentions claires pour institutionnaliser le développement durable dans les campus universitaires.

Le but premier de ma thèse de doctorat a été d’examiner le processus d’institutionnalisation des campus durables dans les écoles de gestion du Québec. J’ai étudié plus particulièrement comment les systèmes de contrôle de gestion dans ces écoles changent pour appuyer l’institutionnalisation des pratiques durables. Pour effectuer cet examen, il a fallu non étudier seulement le rôle des systèmes de contrôle de gestion dans le processus d’institutionnalisation, mais aussi le processus de changement dans les systèmes de contrôle de gestion. J’ai avancé que ce processus de changement vers des systèmes d’écocontrôle est établi socialement en même temps que les écoles de gestion ont à répondre à de multiples préoccupations concernant la durabilité, exprimées par diverses parties prenantes.

Pendant mes études sur le terrain, j’ai observé la part active qu’ont prise les différents intervenants des écoles de gestion (membres de la population étudiante, du corps professoral, de l’administration et du personnel) qui, depuis les dix dernières années, ont dû faire du lobbying, du réseautage, communiquer et négocier les spécifications des nouveaux systèmes d’écocontrôle et pratiques organisationnelles. Ces stratégies ont permis aux intervenants de promouvoir des changements au sein de leur établissement, mais sans perturber les paradigmes traditionnels. De plus, les écoles de gestion en sont encore à élaborer des solutions à ce qu’elles perçoivent comme leurs problèmes et opportunités propres, tels que des nouveaux programmes et initiatives en matière de développement durable et de responsabilité sociale des entreprises, mais il n’existe aucune preuve de grande diffusion dans le domaine. Comme le soulèvent régulièrement les intervenants des écoles de gestion, on en est encore à sonder le terrain et à permettre une certaine part d’improvisation et pourtant certains systèmes de contrôle de gestion ne sont pas encore désirables. Cependant, quelques systèmes d’écocontrôle tels que les politiques environnementales, les évaluations de campus et les plans d’action sont en train de devenir des pratiques récurrentes dans plusieurs établissements du Québec, même s’ils ont été développés en dehors des systèmes de contrôle de gestion traditionnels.

J’ai pu aussi observer que la majorité de la littérature portant sur le rôle de la comptabilité de gestion environnementale dans les changements organisationnels a dénoncé le recours au contrôle de gestion pour s’approprier le discours environnemental, dans l’intention évidente de résister aux changements réels. Cependant, il a été proposé de délaisser cette approche critique et d’examiner les conditions nécessaires pour amener un réel changement dans les institutions (Parker, 2005) 2. Pour répondre à cette invitation, lors du travail de terrain effectué dans le cadre de ma thèse, j’ai eu l’opportunité d’étudier le rôle des systèmes d’écocontrôle dans les changements organisationnels. Même si certains intervenants tentent de s’approprier le discours sur les questions sociales et environnementales en se servant des systèmes de contrôle de gestion, d’autres utilisent les systèmes d’écocontrôle pour provoquer, motiver ou soutenir un processus de changement organisationnel. De fait, plusieurs intervenants reconnaissent que les systèmes de contrôle de gestion, au-delà de leur rôle de surveillance et de planification, pourraient aussi servir à solliciter les écoles de gestion, convaincre leurs décideurs principaux et obtenir leur appui, ainsi que guider et aligner leurs actions. À la suite de ces résultats, j’ai proposé une nouvelle taxonomie pour le rôle des systèmes de contrôle de gestion dans les changements organisationnels, qui cherche à catégoriser les systèmes d’écocontrôle en termes de cible d’influence recherchée (leur rôle est-il d’influencer les comportements à l’intérieur ou à l’extérieur de l’établissement?), mais aussi en termes d’utilisation dans un rôle opérationnel ou stratégique. J’ai défini quatre nouvelles catégories pour cette taxonomie : systèmes déclencheurs, évolutifs, conformes et précis. Cependant, ces nouveaux rôles et catégories de systèmes d’écocontrôle ne sont-ils possibles que dans ce domaine particulier? Quelles sont les conditions nécessaires pour dépasser l’appropriation institutionnelle?

Ces questions seront étudiées dans mon projet de recherche actuel. Présentement, j’effectue une revue de la littérature sur le rôle des systèmes de contrôle de gestion dans les changements organisationnels pour guider mon travail empirique. Je désire analyser si les conditions proposées dans la littérature comptable peuvent s’appliquer aux changements organisationnels provoqués par la durabilité. Après ce travail de révision littéraire, je chercherai un terrain dans lequel je pourrai réaliser mon projet de recherche et ainsi valider la pertinence de ma taxonomie dans d’autres changements organisationnels.

Paulina Arroyo Pardo est professeure au Département des sciences comptables de l’École des sciences de gestion de l’UQAM depuis le 1er juillet 2012 et elle vient de rejoindre la Chaire de responsabilité sociale et développement durable. Elle détient un doctorat en administration de HEC Montréal. Ses intérêts de recherche portent sur le contrôle de gestion et le changement organisationnel en lien avec les principes de durabilité.

Notes:

1: Adams, C. A., Heijltjes, M. G., Jack, G., Marjoribanks, T., & Powell, M. (2011). The development of leaders able to respond to climate change and sustainability challenges: The role of business schools. Sustainability Accounting, Management and Policy Journal, 2(1), 165-171.
2Parker, L. D. (2005). Social and environmental accountability research: A view from the commentary box. Accounting, Auditing & Accountability Journal, 18(6), 842-860.