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Bulletin Oeconomia Humana

Septembre 2010, volume 8, numéro 7


Comprendre les conditions de succès des stratégies organisationnelles de développement durable1

 

Par Jean Pasquero, chercheur à la CRSDD

À quelles conditions une prise en compte efficace du développement durable (DD) est-elle possible dans les entreprises? La réponse est encore loin d’être évidente. La dynamique du DD pose en effet des problèmes inédits. Elle place l’entreprise face à un type d’incertitude nouveau, de nature non pas seulement économique, mais aussi sociotechnique, où éléments managériaux, éthiques, politiques et techniques sont interdépendants (Pasquero, 2007). Que l’on pense par exemple aux controverses entourant les OGM (organismes génétiquement modifiés), la biogénétique, le nucléaire ou les fréquents arbitrages entre économie et écologie.
 
Dans chaque cas, ce n’est pas la science ou le calcul économique qui permet de trancher, mais la politique et la résolution de conflits de valeurs. Les outils de régulation classique (marché et réglementation publique), se révèlent souvent incapables de dissiper ce type d’incertitude. L’entreprise se trouve alors entraînée dans des contextes décisionnels de nature plus politique qu’économique, impliquant de multiples parties prenantes, souvent à plusieurs niveaux (entreprises, État, municipalités, consommateurs, concurrents, syndicats, employés, etc.). Problèmes et solutions y sont enchevêtrés et se caractérisent par leur caractère collectif. Les praticiens sont ainsi amenés à penser la gestion du DD comme encastrée dans des réseaux de relations socio-politiques, plutôt que définie par les seules exigences de la rentabilité ou de la loi. Les théorisations existantes n’ont pas été développées pour décrire un tel contexte. Nous proposons donc de réévaluer la problématique de la gestion du DD à partir d’une approche centrée sur les parties prenantes, que nous enrichissons d’élements dits socioconstructionnistes (Pasquero, 2008).

Cette approche part de l’observation du terrain. Au lieu de se concentrer sur les seuls calculs de rentabilité ou de conformité réglementaire, elle s’attache à mieux comprendre les dynamiques selon lesquelles les différents acteurs impliqués peuvent converger vers des solutions efficaces aux nombreux problèmes typiques du DD. Le DD y est défini non comme un problème technique à régler parmi d’autres, mais comme un enjeu collectif, dont le succès dépend des efforts coordonnés de multiples acteurs. Sa prise en charge par l’entreprise est alors conçue comme un processus d’apprentissage multipartite, impliquant des interactions complexes et parfois imprévisibles entre parties prenantes internes et externes.

Il s’agit de développer un cadre théorique interdisciplinaire, conjuguant plusieurs courants théoriques: la théorie des enjeux sociaux, celle des parties prenantes, celle des ordres négociés, la sociologie de la traduction, et la stratégie d’entreprise. Le tout s’articule autour d’un langage commun. Des acteurs porteurs d’intérêts et de perspectives divergents, provenant de mondes sociaux tout aussi différents, voire opposés, entrent dans des arènes de débats et d’action tactique et stratégique autour d’enjeux de DD. Des processus de négociation plus ou moins productifs se développent entre ces acteurs dans et hors de l’entreprise. Ces processus débouchent soit sur des définitions conjointes et des apprentissages collectifs (quoi faire, comment le faire, pourquoi le faire), et donc possiblement sur des accords (ordres négociés); soit sur des blocages ou des actions isolées, et donc inadéquates. L’objectif théorique est de repérer les logiques à l’oeuvre et d’isoler les déterminants des plus efficaces.

Cette approche a déjà montré sa fécondité. Elle a permis par exemple de comprendre pourquoi et comment une grande entreprise (Alcan), sur un territoire donné (la région du lac St-Jean dans le nord du Québec), a pu avec le temps se transformer en leader régional du développement durable (Labelle et Pasquero, 2006). Le processus a pris plusieurs années. Par essais et erreurs, l’entreprise est finalement parvenue à construire, en collaboration avec ses parties prenantes internes et externes, un système original de relations mutuellement bénéfiques, bâti sur la philosophie du développement durable. Paradoxalement, cette stratégie de « durabilité » repose avant tout sur des projets précis et à durée limitée, généralement soumis par les intervenants locaux, au sein d’un cadre contractuel d’engagements réciproques, et faisant l’objet d’ajustements permanents.

L’intérêt majeur de ce type de recherche est qu’il se révèle vite riche d’enseignements sur les défis et les conditions d’une pratique réussie du développement durable, c’est-à-dire d’une « gestion responsable ».

Note: Cet article a fait l'objet d'une première publication dans le Bulletin Oeconomia Humana du mois de novembre 2008 et résume trois publications récentes de l'auteur.