Le réchauffement planétaire est l’affaire de tous… ou presque. On voit naître depuis quelques années chez la société civile et un bon nombre de politiciens un engouement constructif pour la lutte contre le réchauffement climatique. En marge de cet intérêt, on constate cependant que certains scientifiques et certaines figures publiques affichent au contraire un certain scepticisme vis-à-vis de ce qui constitue pour la majorité une évidence.
C’est à cette tendance « climat-sceptique » que nous nous intéresserons dans cet article pour tenter d’en savoir davantage sur les critiques de l’un des enjeux les plus importants de notre histoire. Pour ce faire, nous nous pencherons sur le marché de l’édition dans lequel semblent se multiplier les ouvrages de type « vulgarisateur » qui cherchent à remettre en question le réchauffement climatique et à porter le débat sur la scène publique. Certains de ces ouvrages, dont Heaven and Earth, Global Warming, The Missing Science (2009) de Ian Plimer et L'imposture climatique ou la fausse écologie de Claude Allègre (2010) représentent selon nous une catégorie bien précise du mouvement qui mérite d'être discutée. Non pour sa remise en question du réchauffement climatique en tant qu'enjeu global, mais pour sa portée rhétorique, scientifique et épistémologique. C'est ce que nous proposons de vous présenter ici en nous attardant spécifiquement à certains des constats que nous avons fait suite à la lecture de L'imposture climatique ou la fausse écologie (2010) de Claude Allègre.
Les principes de la nouvelle mystification
Heaven and Earth, Global Warming, The Missing Science du géologue australien Ian Plimer (2009) connaît actuellement un succès flagrant en librairie, avec un tirage de plus de 25 000 exemplaires. Le dernier ouvrage de Claude Allègre L’imposture climatique ou la fausse écologie (2010) semble pour sa part connaître la voie opposée depuis sa parution en magasins. Pourtant, après avoir consulté des passages de l’ouvrage de Plimer et lu celui d’Allègre dans son intégralité, si nous avons eu beaucoup de mal à reconsidérer notre sensibilité vis-à-vis du réchauffement climatique, nous avons trouvé qu'ils partagent de nombreux points communs. Les deux auteurs se contredisent souvent, introduisent des éléments hors contexte pour illustrer leurs propos et basent leur argumentaire sur des principes dénués de toute rigueur, scientifique ou même morale: le dénigrement et le « dénialisme ». C’est sur ces principes de mystification que nous nous pencherons dans ce qui suit.
Le dénigrement
Dans chacune des sections du livre d’Allègre, la liste des individus et des institutions qui sont dénigrés est bien longue. Commençons par ce qui est indiqué sur la 4e de couverture:
« […] Ce livre raconte dans les détails comment une véritable conspiration mélangeant science et politique a pu imposer le rythme du réchauffement climatique […] – à tant d’hommes politiques comme aux médias. Il raconte par le menu comment les ambitions scientifiques et politiques de quelques-uns ont pu s’appuyer sur un affairisme très actif, une technostructure de l’ONU en recherche de justification et un mysticisme1 ».
Mais au-delà du dénigrement d’ailleurs omniprésent dans l’ensemble du livre, l’auteur semble affectionner tout particulièrement l’idée de conspiration. La conspiration peut-être définie comme une technique d’appel à la peur qui cherche à faire « naître la peur, que ce soit par la menace ou d’autres moyens, afin de faire valoir une position. Au lieu de prendre en considération le sujet discuté et de peser les arguments invoqués, on déplace ainsi la discussion vers les conséquences de l’adoption de telle position2 ».
Il s’agit également d’un très bon argument de vente. Malheureusement, après avoir lu l’ouvrage d’Allègre dans son intégralité, on constate que l’auteur a été incapable de relever un seul indice de conspiration qui permettrait de légitimement discréditer les partisans du réchauffement climatique. L’auteur se contente d’affirmer que les scientifiques, les politiques, les médias, et même l’ONU, en somme toutes les personnes impliquées dans la présentation du réchauffement climatique comme enjeu global et donc toutes les personnes présentes aux dernières Conférences des Parties sont des partisans d’une « conspiration » mondiale (le réchauffement climatique). Il semble en fait qu’Allègre semble avoir un problème de terminologie et confonde la « conspiration » et la « coopération » (ou du moins la tentative) ! Car en théorie, toute conspiration doit être dirigée contre un tiers. Pourtant, les conférences des Parties réunissent tous les représentants de la planète dans un effort commun… Alors contre qui s’agirait-il de comploter?
Allègre utilise également à souhait la technique de l’argumentum ad hominem (argument contre la personne) qui « consiste à s’en prendre à la personne qui énonce une idée ou un argument plutôt qu’a cette idée ou à cet argument. On cherche ainsi à détourner l’attention de la proposition qui devait être débattue vers certains caractères propres à la personne qui l’a avancée3 ». À titre d’exemple, c’est dans ces propos qu’il parle de Nicolas Hulot4 :
« Vous savez que je ne tiens pas Nicolas Hulot et ses sbires en haute estime, ni intellectuelle ni politique. J’ai déjeuné un jour avec lui à sa demande, et j’ai été effrayé, non pas seulement par sa méconnaissance de simples données de base scientifique, mais aussi par son inculture littéraire ou historique. En revanche, j’ai été frappé par sa volonté de s’agiter : « Il faut faire quelque chose…c’est grave…on a besoin de vous. » Voilà ce que j’ai retenu. Pour un leader des verts c’est affligeant5 ».
D’après ces propos, Nicolas Hulot semble parfaitement inculte aussi bien sur le plan scientifique, historique que littéraire. Mais que vient faire l’inculture littéraire, voire historique de Nicolas Hulot dans ce débat, si ce n’est dans le but de discréditer le personnage aux yeux du lecteur ? Ce qui étonne est que la seule chose qu’Allègre aie retenu est l’appel à l’aide (et qui s’avère être un éloge détourné) lancé par ce dernier à son encontre (« On a besoin de vous »). Apparemment, Allègre ne reteint que les éloges . Mais ce dernier commet, sans s’en rendre compte, une belle impaire : les éloges d’un inculte ne peuvent qu’être erronés.
Le « dénialisme »
Le second principe sur lequel Allègre base son argumentaire est ce que nous souhaitons appeler le « dénialisme ». Le déni, qui peut être défini par la non prise en compte d’une partie de la réalité devient du « dénialisme » lorsqu’il est appliqué à la science ; celle-ci devient alors une forme de « négationnisme scientifique». Pour Janet Maslin, journaliste pour le New York Times6 , ce nouveau phénomène des temps modernes, cette « pensée obstinément antiscientifique » se développe « quand un pan entier de la société est traumatisé par le changement, se détourne de la réalité au profit d’un mensonge plus confortable ». C’est cela qui pourrait expliquer le succès commercial grand public des livres tels que celui d’Ian Plimer cité plus haut (Heaven and Earth, Global Warming, The Missing Science ). Mais intéressons-nous de plus près à quelques uns des dénis rapportés dans celui de Claude Allègre.
Le déni du réchauffement climatique
Allègre ne fait aucun mystère du réchauffement climatique, qu’il traite de mythe : « Mais il y a le mythe – celui du « réchauffement climatique » - et ce mythe est intouchable7 ». Mais comme cela risque de ne pas être suffisant, et ce dans plusieurs passages, Allègre nie la réalité même de ce réchauffement global en focalisant l’attention du lecteur sur des variations locales (l’hiver rigoureux de 2009 et de 2010 en Europe). Selon nous, il s’agit d’un cas typique de « faux débat », une technique ayant pour but de détourner l’attention du lecteur d'un problème en attirant son attention sur un autre, minime - l'écran de fumée. Dans ce cas précis, Allègre attire l’attention du lecteur sur un problème local pour détourner son attention du vrai problème, le problème global. Il dit en substance : « Mais, d’un autre côté, depuis trois hivers, tout le monde patauge dans la neige, le froid, parfois la glace. Et nous ne sommes pas les seuls : les Américains comme les Chinois sont logés à la même enseigne. Alors, que se passe-t-il ? Les climatologues nous auraient-ils affolés à tort8 ? ». Ailleurs, il s’y prend autrement, et parvient même à se faire aider par le journaliste qui l’interroge :
[Le journaliste] : « Mais admettez-vous tout de même qu’il y a un changement climatique ? [C.A] : Bien sur, mais cela relève de l’observation, pas de spéculation théorique ! Les contrastes climatiques – extrême sécheresse-pluies diluviennes, par exemple – semblent se multiplier. Il y a un changement climatique, comme il n’a pas cessé d’en avoir tout au long de l’histoire géologique. Je persiste : on ne connait pas les causes exactes de ce changement et, en l’état actuel des choses, on ne peut en prévoir exactement l’évolution, ni intervenir efficacement pour l’infléchir9 ».
Le subterfuge vient tout d’abord du journaliste qui remplace l’expression de « réchauffement climatique » par celle de « changement climatique » : ceci permet d’éviter la contradiction et l’évidence en omettant de préciser dans quel sens se fait ce « changement climatique » : (dans le sens d’un refroidissement ou d’un réchauffement). Or, d’après les dires d’Allègre, s’il y a changement, il ne peut être que dans le sens d’un refroidissement « puisqu’on patauge dans la neige ». On réalise ici que l’auteur ne réalise pas qu’il se contredit : le changement climatique est un mythe, mais il existe, et depuis quelques années on patauge dans la neige… On en vient à penser qu’Allègre adhère à l’idée selon laquelle nous sommes entrés dans un nouvel âge glaciaire (refroidissement et changement climatique = âge de glace) et qu’il dénonce les scientifiques du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat (le GIEC) dans leur tentative de nous faire croire à un réchauffement climatique… Voici une idée révolutionnaire qui vaut son pesant d’or! Mais la question subsiste, autant dans le cas du dénigrement que dans celui du déni, en quoi l’approche de cette tendance climat-sceptique se veut-elle scientifique ?
Le déni de la menace sur la biodiversité
M. Ahmed Djoghlaf, Secrétaire exécutif de la Convention de la Biodiversité déclarait lors de son discours inaugural du Sommet de la Biodiversité de Montréal en avril 2010 : « Nous sommes à la veille de la 6e extinction des espèces vivantes, mais à la différence que celle-ci est entièrement imputable à l’action de l’homme ». Cependant, ceci est loin d’inquiéter Allègre, qui a une conception étrangement anthropomorphiste des espèces vivantes : « Prenons l’exemple de la France et de l’Europe en général. Si la température augmente de 1° C, les hivers vont être moins froids, les étés plus ensoleillés, la production agricole stimulée. Qui se plaint du fait que la température moyenne a augmenté de 3 °C depuis le début du siècle à Paris ? Si les cigognes reviennent plus tôt, si les marmottes hibernent moins longtemps, si l’on vendange en août plutôt qu’en septembre, oui, qui s’en plaindra10 ? ».
Effectivement, « qui » se plaindrait ? Sauf que ce « qui » constitue dans les faits 10% de toutes les espèces vivantes connues (sans parler des espèces encore inconnues de l’homme) qui pourraient disparaître avec l’augmentation de seulement 1° C de la température globale11 . Ceci signifie qu’en cas d’augmentation de 2° C, on assisterait à l’extinction de 20% des espèces connues…. Triste tableau. Mais si l’on écoute Allègre, puisque l’on pourra désormais vendanger en août, cela ne semble pas être une priorité.
Récapitulation
Passons outre les dénigrements et les dénis, passons outre également les diverses contradiction et essayons de récapituler tant que possible les propos de Claude Allègre:
1. Il n’y a pas de réchauffement climatique : c’est un mythe, donc ne nous inquiétons pas.
2. Il y a un changement climatique, on ignore dans quel sens, mais « l’observation » permet de constater un refroidissement (un âge de glace au passage), donc ne nous inquiétons pas.
3. Même s’il se produit un réchauffement climatique, c’est tant mieux, (on pourrait vendanger en août), donc encore une fois ne nous inquiétons pas.
Alors deux constats s’imposent à nous: D'abord, dans toutes les situations, nous ne devons pas nous alarmer : avec Claude Allègre nous sommes tous des Candides dans Le meilleur des mondes possibles. C’est en ce sens que les propos de Janet Maslin prennent toute leur signification: le « dénialisme » est cette « pensée obstinément antiscientifique ». L’ouvrage de Claude Allègre en est un parfait exemple.
Finalement, parmi tous les acteurs dénigrés, il y a un acteur qui brille par son absence: les compagnies pétrolières : En effet, comment se fait-il que cet acteur de premier plan manque l’appel, alors qu'il est bien souvent présenté dans tous les ouvrages sur le climat? En fait, l’ouvrage d’Allègre, dans son intégralité, ne serait-il pas un énorme « écran de fumée » ayant pour seul but d’endormir notre vigilance par rapport aux actions des compagnies pétrolières ?
Conclusion
Cet article a essentiellement présenté les principes sur lesquels se base la rhétorique d’une catégorie particulière de climat-sceptiques : le déni et le dénigrement. Nous considérons que ce discours rhétorique est en soi la preuve d’un manque d’arguments scientifiques et une atteinte à la science dans son ensemble. C’est ce que nous discuterons plus en profondeur dans les articles à venir, en mettant davantage l’accent sur d’une part la fabrication de cette « pseudo-science » et d’autre part sur sa dérive épistémologique.
Notes