UQAM › ESG › CRSDD ›  Skip Navigation Links Bienvenue ›   Publications ›   Bulletin Oeconomia Humana ›   Bulletin Oeconomia Humana, volume 9, numéro 5 ›   L’esthétique environnementale et le développement durable

 

Bulletin Oeconomia Humana

Juin 2011, volume 9, numéro 5


L’esthétique environnementale et le développement durable.

Par Florian Gravouil, Stagiaire à la CRSDD et candidat à la maîtrise de l'université de Paris Dauphine




Il peut apparaître surprenant que l’on s'interroge sur les questions de développement durable à travers le filtre de l’esthétique. Généralement réduite à la notion du beau ou du plaisant dans le langage courant, l’esthétique semble laissée de côté par les sciences humaines et reléguée au domaine des beaux-arts ou du design. Pour autant, la définition d’esthétique est bien plus large qu’elle n’y parait et touche par bien des aspects aux questions de développement durable.

Introduite au XVIIIème siècle par le philosophe Allemand Alexander Baumgarten, l’esthétique est définie dans un premier temps comme «une perception à partir des sens» (Malcom, 1998). Nos perceptions nous permettent de formuler un jugement de goût, dépendant de notre relation avec un objet donné, auquel on aura attribué des qualités esthétiques (Zeimbekis). Ce qui est esthétique n'est pas tant l'objet en soi, mais la relation subjective que l'on entretient avec cet objet (Schaeffer, 1996). Dès lors, tout ou presque peut être esthétique, dont notre environnement ou notre mode de vie.

S'il n’y a pas de raison dans un jugement esthétique, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas une logique propre à ce jugement. En effet, dire qu’une musique nous rend de bonne humeur ou nous remplit de joie parce qu’elle est terne, morne ou lente nous semble faux (Zeimbekis) ; on aurait plutôt tendance à penser l’inverse. Or, cela suppose une certaine logique dans la perception.

L’esthétique environnementale est un domaine intéressant à étudier pour mieux comprendre pourquoi et comment le développement durable et l’écologie sont devenus des enjeux incontournables dès la seconde moitié du XXème siècle. En effet, selon la thèse de Loic Fel, notre perception de l’environnement (au sens de la « nature ») a évolué avec le temps et par conséquent l’expérience esthétique que l’on peut avoir avec cet environnement aussi. Pour comprendre cette évolution, nous devons introduire un élément de cognition à notre définition de l’esthétique. Selon le philosophe Allen Carlson, l’expérience de la nature peut être cognitive ou purement émotionnelle (non cognitive).

Une expérience esthétique non cognitive de la nature est par exemple un sentiment d’apaisement lorsqu'une pluie printanière cesse le temps d’une accalmie, où l’on peut sentir le parfum d’humus ou écouter le chant lointain des oiseaux. Ces émotions sont directement liées au contact avec la nature, aucune connaissance n'est nécessaire pour les ressentir. À l’inverse, une expérience esthétique cognitive est liée à la possession de notions scientifiques ou culturelles. Pour Carlson, la connaissance des mécanismes de la nature nous permet d’élargir notre appréciation esthétique de la nature. On peut être alors fasciné par la façon dont un écosystème fonctionne grâce au rôle que chaque plante ou animal joue dans le maintien de cet équilibre naturel. Cette expérience esthétique présentée par Carlson s’avère très récente dans l’histoire de l’humanité.

Loic Fel montre à partir de l’histoire de l’art comment notre perception de la nature a pu évoluer dans le contexte occidental. Selon lui, nous sommes passés d’une esthétique du jardin à une esthétique du paysage, puis à une esthétique qu’on appellera écologique. L’esthétique du jardin correspond à l’idée que la beauté réside dans la capacité des hommes à contrôler la nature, à la transformer et à lui donner la forme désirée. Cette conception esthétique se retrouve notamment dans les jardins à la Française où rien n’est laissé au hasard et où le contrôle de l’homme sur la nature est sublimé.À l’inverse, l’esthétique du paysage apparaît à partir de l’époque romantique au XVIIIème siècle et fait l’apologie d’une nature sauvage. La nature s’apprécie telle qu’elle se présente à nous, de manière désintéressée , sans l’intervention de l’homme. C’est d’ailleurs à cette époque que l’on commence à peindre des scènes de vie directement dans la nature.

Enfin, l’esthétique écologique est une présentation de la nature telle qu’elle fonctionne. On quitte le stade de la représentation pour présenter les dynamiques, les mécanismes, pour expliquer la nature. Cette nouvelle esthétique va être récupérée par l’art moderne. On peut donner comme exemple les installations de l’artiste Olafur Eliasson dont les très impressionnantes cascades de New York en 2008, qui sont une mise en verticalité de la East Side River. Ces cascades expriment toute l’énergie et la vitalité qu’il y a dans ces chutes d’eau, établissent un dialogue avec la ville de New York et invitent le spectateur à une expérience du sublime. L'oeuvre a pour but une sensation de dépassement, la nature n'est pas contrôlée par l'homme, mais s'exprime à travers sa présence.

Cette nouvelle esthétique de la nature s’intègre aussi dans les discours et va devenir une composante importante du discours politique environnemental via l’usage des métaphores. Le sociologue Maarten Hajer (1995) montre notamment comment l’image de la planète vue depuis l’espace par les astronautes du programme Apollo a pu servir d’argument pour défendre l’unicité de la race humaine et sa dépendance vis-à-vis de la nature, ce qui a contribué à une large approbation du rapport Brundtland et du principe du développement durable. L’esthétique écologique peut donc entraîner la formation d’une éthique conséquente. Comment peut-on comprendre le lien entre «esthétique écologique» et «éthique écologique»?

La première hypothèse est de dire qu’on ne peut détruire ce qui nous apparaît comme beau. En ce sens, Hannah Ardent affirme que « reconnaître la valeur esthétique des lieux; objets ou choses est leur attribuer un coefficient de durabilité ». Selon la philosophe Nathalie Blanc, la valeur esthétique d’un bien communal peut jouer un rôle important dans sa gestion durable. Toujours selon la même auteure, les premières lois de protection de l’environnement se sont basées sur des arguments esthétiques ; la loi de 1872 sur la création du parc Yellow Stone aux États-Unis est à ce titre très parlante : «{Yellow Stone} is hereby reserved and withdrawn from settlement, occupancy, or sale under the laws of the United States, and dedicated and set apart as a public park or pleasuring ground for the benefit and enjoyment of the people ». Avec l’évolution de notre conception de l’environnement et la dématérialisation de l’art, la valeur esthétique ne s’applique plus forcément à des formes ou à des objets, mais à des processus ou des attitudes (Fel, Blanc).

Tout comme l'appréciation d'une œuvre d'art peut se fonder sur l'idée ou le concept qui la sous-tend, plus que sa présentation physique, un rapport esthétique écologique est fondé dans la logique propre à un écosystème. C'est ce que Blanc et Merlau Ponty (1995) appellent « autonomie de sens » comprise comme indépendante de l'homme. Dès lors, l’expérience esthétique écologique peut servir d’argument pour une éthique. Selon Habermas : «Dans l’expérience esthétique de la nature, les choses se retirent pour ainsi dire dans une autonomie et une virginité inabordables; elles manifestent alors si clairement leur vulnérable intégrité qu’elles nous apparaissent alors elles-mêmes comme intouchables. ».

Ce rapport entre esthétique et éthique semble tout de même partiel. Nous avons supposé jusqu’alors que l'expérience esthétique de l’environnement supposait un minimum de connaissance scientifique. Avec la démocratisation des enjeux environnementaux, les questions de perception environnementale s’insinuent de plus en plus dans la vie sociale et contribuent à élargir les domaines ou espaces où une expérience esthétique sera possible. On peut se poser la question de savoir si le rapport esthétique que l’on a vis-à-vis de l’environnement n’est plus seulement lié à une connaissance scientifique de celui-ci, mais aussi à une connaissance issue de la culture, des discours ou encore des films?
De plus, l’expérience esthétique de l’environnement peut dépasser le cadre de la nature et devenir un rapport esthétique avec notre environnement immédiat. En ce sens, les qualités esthétiques que l’on retrouve dans l’esthétique écologique peuvent s'appliquer aux questions sociales et ainsi contribuer à intégrer ce « pilier social » dans les discours et les pratiques de développement durable. La beauté peut alors se situer dans le soin, le souci de l’autre, l’idée d’une vie harmonieuse entre plusieurs communautés et la recherche d’autonomie.
Nathalie Blanc, dans un article sur l’esthétique et le développement durable , propose à travers l’éthique du «Care» une convergence entre souci de l’autre et respect de l’environnement.
À travers l’exemple des jardins communautaires ou de la réhabilitation de friches urbaines, qui furent a priori des projets esthétiques (volonté de bonifier l'environnement immédiat), l’auteure démontre comment a posteriori, une telle initiative peut être une mise en application de principes éthiques grâce à la promotion des relations de voisinage, d’une intégration sociale et de la réintroduction d’une biodiversité dans l’espace urbain. En ce sens, l’expérience esthétique mêle la notion de beau et de bon dans un tout unifié.

Ce tout unifié qu’est l’esthétique écologique peut être structurant pour l’individu, une fois appliqué à la vie de tous les jours. Dans un article sur le rôle de la beauté dans la consommation de produits durables, Marchand, Walker et Coninck (2006) nous montrent comment la relation esthétique qu'ont les éco-consommateurs et les membres de la simplicité volontaire avec la consommation de produits standards, devient un moyen de résistance face à un consumérisme uniquement basé sur l'apparente beauté de certains produits, qui n´intégreraient aucune dimension éthique. À l'inverse, les produits dits éthiques apparaîtront esthétiques aux yeux des éco-consommateurs si leurs qualités éthiques sont visibles directement sur le produit (utilisation de papier recyclé, peu transformé par l'industrie, local, etc.) (Fel, Marchand). Il en sera de même pour certaines pratiques culturelles (se promener à vélo sera préféré à l'utilisation d`un 4x4 par exemple). À travers cet exemple, on voit toute la dimension sociale que comporte la question esthétique. Néanmoins, il nous faut être prudents et ne pas supposer que les critères esthétiques suffisent à caractériser le produit d'éthique. L'expérience esthétique ne nous dit pas tout (bien qu´elle puisse être cognitive) et le consommateur n´a pas toujours idée de la façon dont les biens sont produits.

En conclusion, on peut dire que l’esthétique apparait comme un moyen pratique de révéler une éthique (Blanc; Fel). On sera tout de même prudent quant à la formulation de cette idée, tant celle-ci dépend d’un rapport de cognition (par les sciences ou la culture) et non d’une expérience directe. Néanmoins, on peut comprendre comment l’esthétique peut nous permettre d’adapter nos façons de vivre en fonction des enjeux du développement durable et, par son aspect attrayant, éviter un moralisme aliénant.




1Au sens du jugement esthétique de Kant
2Arendt H., Condition de l’homme moderne,1983
3Ou en d'autres mots, « {Yellow Stone} par la présente est réservé et retiré d'aménagement, d'occupation ou de vente sous la loi des Etats-Unis, et dédié et distingué comme un parc public ou lieu de loisir pour le bénéfice et le loisir du peuple » http://www.archive.org/details/yellowstonenati02chitgoog
4Habermas J, De l’éthique de la discussion, Cerf, Paris 1992, p199.
5Nathalie Blanc, "Éthique et esthétique de l’environnement.", EspacesTemps.net, Textuel, 31.01.2008 http://www.espacestemps.net/document4102.html



Les Waterfalls de Olafur Elliasson à New York


Photo: Vincent Laforet for The New York Times

   


Bibliographie :

Arendt Hannah Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1983.

Binkley, Sam. "Lifestyle Consumption." Blackwell Encyclopedia of Sociology. Ritzer, George (ed). Blackwell Publishing, 2007. 

Blackwell Reference Online. 24 May 2011 

Blanc, Nathalie (2009) Vers une esthétique environnementale. Editions QUAE, Collection Indisciplines

Blanc, Nathalie "Éthique et esthétique de l’environnement.", EspacesTemps.net, Textuel, 31.01.2008 http://espacestemps.net/document4102.html 

Budd, Malcolm (1998). Aesthetics. In E. Craig (Ed.), Routledge Encyclopedia of 

Philosophy. London: Routledge. Retrieved May 24, 2011, from http://www.rep.routledge.com/article/M046 

Carlson, Allen (1998, 2010). Environmental aesthetics. In E. Craig (Ed.), Routledge Encyclopedia of Philosophy. London: Routledge. Retrieved May 24, 2011, from http://www.rep.routledge.com/article/M047 

Habermas, Jürgen .De l’éthique de la discussion, Cerf, Paris 1992

Hajer A. Maarteen (1995) The Politics of Environmental Discourse: Ecological Modernization and the Policy Process 

Marchand, A., Walker, S., De Coninck, P. (2006). « The Role of Beauty for Sustainability », Management of Natural Resources, 

Sustainable Development and Ecological Hazards, WIT Press, Southampton, UK, pp. 371-380.

Merlau-Ponty Maurice (1995) La nature, notes, cours du Collège de France, Paris, Seuil. 

Schaeffer, Jean-Marie (1996) Les célibataires de l'art. Pour une esthétiques sans mythes, Paris, Gallimard, coll. NRF Essais

Zeimbekis, John (2006). Qu'est-Ce Qu'un Jugement Esthétique? Chs1,2 Online.Vrin.


Autres références

Sewell Chan June 26, 2008, 10:37 AM ‘Waterfalls’ Display Opens on Harbor http://cityroom.blogs.nytimes.com/2008/06/26/waterfalls-display-opens-on-harbor/ consultation 24/05/2011

Chittenden, Hiram Martin, 1858-1917 The Yellowstone national park: historical and descriptive .(1915)
http://www.archive.org/details/yellowstonenati02chitgoog