La nouvelle est tombée ce vendredi 11 novembre 2011, bonne ou mauvaise selon qu’on était favorable ou pas à l’exploitation des sables bitumineux. Par un communiqué du département d’État, l’administration américaine a officiellement demandé au Canada de revoir le tracé du pipeline devant transporter le pétrole des sables bitumineux d’Alberta vers des raffineries américaines du Texas. Cette décision, qui remet au moins à 2013 toute décision éventuelle des États-Unis sur la question, met un frein au projet Keystone XL qui baigne désormais dans l’incertitude.
C’est un véritable coup dur pour les uns, au premier rang desquels les gouvernements du Canada et de l’Alberta ainsi que tous ceux qui s’en étaient fait les dignes apôtres. Je me souviens encore du coup de sang d’un ingénieur du secteur, sidéré, réagissant à cette nouvelle sur Radio-Canada. Il s’époumonait à expliquer les opportunités économiques qu’un tel projet représentait pour le Canada et les États-Unis. Dans une période de crise, qui est aussi celle de l’emploi, certains ne comprennent pas qu’un tel projet générateur d’emplois ne reçoive pas l’onction de l’administration américaine. C’est à contrario un motif de satisfaction pour les adversaires du projet qui exultent de joie et y voient un coup de grâce administré au projet. Pour bon nombre d’observateurs, il ne s’agit ni plus ni moins qu’un arrêt du projet1. Ce serait ainsi la récompense de plusieurs mois de mobilisation des activistes qui, à grand renfort de manifestations et de campagnes de dénonciation, ont permis de changer la position américaine.
Ceux qui se sont opposés à l’exploitation du pétrole des sables bitumineux d’Alberta viennent ainsi d’enregistrer une victoire de taille. Certains y voient une décision politique de prudence dans la perspective des élections présidentielles américaines. Le Président-candidat n’aurait manifestement pas envie de se mettre à dos les écologistes et autres « apôtres et messagers » du développement durable. Mais on n’ignore pas qu’en faisant ainsi, le Président pourrait se voir reprocher de ne pas considérer suffisamment les retombées économiques et en termes d’emploi dans un contexte de crise2. Cela constituerait une décision politique opportuniste qu’elle n’en serait pas moins opportune3. Elle mérite à cet effet d’être saluée à sa juste valeur. Pour une fois, les préoccupations écologiques incarnées dans la remise en cause publique du projet Keystone XL semblent avoir pris le pas sur les motivations économiques. Il faut se réjouir qu’une mobilisation de l’opinion publique autour d’un enjeu écologique arrive à infléchir la politique publique. Le peu que l’on puisse dire est que l’exploitation du pétrole des sables bitumineux commence à faire l’unanimité contre elle. La réponse immédiate de TransCanada marquant son accord pour revoir le tracé du pipeline dans les régions les plus controversées comme le Nebraska n’y fera rien. Les États-Unis restent déterminés à ne faire aucune concession sur le processus d’approbation du projet.
Il s’agit avant tout d’une décision qui vise à donner le temps et les moyens à l’État américain de considérer des tracés alternatifs et de conduire des études adéquates permettant la prise en compte des impacts environnementaux potentiels. Et pour cause, le projet de pipeline est contesté des deux côtés de la frontière car il comporterait de sérieuses menaces sur l’environnement au Canada et sur des zones écologiquement sensibles aux États-Unis, notamment pour la région de Sandhills et l'aquifère Ogallala du Nebraska . Le gouverneur et l’assemblée législative du Nebraska4 viennent d’approuver deux lois donnant davantage de pouvoir à l’État américain dans le tracé du pipeline. Mais la remise en cause du tracé de l’oléoduc serait en définitive un rejet camouflé du brut sale des sables bitumineux dont l’exploitation est au cœur même de la contestation sociale. Et cette perspective est loin de réjouir les défenseurs de son extraction. Le géant et bienveillant voisin américain dont on dit très avide de pétrole et prêt à aller à la conquête de la moindre goutte d’or noir loin de ses frontières, semble de moins en moins ouvert sur ce point : pas de pétrole à n’importe quel prix, surtout pas au prix des sacrifices écologiques et humains inconsidérés. En effet, selon les activistes, le pétrole des sables bitumineux est sale et son exploitation contribue fortement au réchauffement climatique. Pour Greenpeace, comme pour le Réseau Action Climat Canada l’exploitation des sables bitumineux serait une catastrophe écologique mondiale. Elle entraînerait d’importants rejets de dioxyde de carbone et autres polluants, sans oublier la forte pression sur les ressources en eau et les contaminations potentielles. Elle comporterait des menaces sur la forêt boréale et génèrerait des maladies pour les communautés riveraines. Le coût humain et écologique se révèle ainsi potentiellement lourd et inacceptable. Les campagnes des ONG auxquelles se sont jointes des leaders d’opinion voire d’entreprises comme Lush commencent à porter leurs fruits5. Dans cette tourmente, certains défenseurs de l’exploitation lèvent déjà les yeux vers la Chine. Ce grand consommateur d’énergie pourrait ainsi être plus avenant à l’égard des produits des sables bitumineux que les américains et les européens. Une autre belle occasion de solidarité entre pays dont l’aversion à l’égard du protocole de Kyoto et les réticences dans les négociations sur le climat n’ont jamais fait de doute.
Selon le Réseau Action Climat Canada, « le gouvernement du Canada est un retardataire en ce qui a trait à l’adoption de mesures sur les changements climatiques grâce à son faible objectif et à l’absence d’un plan réel pour l’atteindre ». Le réseau accuse les gouvernements du Canada et de l’Alberta de s’inscrire dans un effort concerté visant à miner les politiques climatiques au-delà des frontières nationales, et ce dans le but d’éviter toute restriction sur les produits issus des sables bitumineux6. Selon des informations récentes rapportées par la presse britannique et canadienne, la Grande-Bretagne aurait apporté son appui au Canada qui s’oppose à « la proposition de l'Union européenne visant à étiqueter le pétrole produit à partir de sables bitumineux comme étant plus polluant»7. La posture du Canada dans les négociations sur le climat tiendrait en partie de sa volonté de favoriser l’exploitation des sables bitumineux. En effet, le Canada fait partie, avec la Chine, l’Inde et les États-Unis, des pays qui s’opposent à toute avancée dans les négociations sur le climat. L’ouverture cette semaine à Durban de la conférence des Nations unies sur le changement climatique est d’ailleurs traversée par la rumeur persistante de la volonté manifeste du Canada de se départir du protocole de Kyoto8. De fortes incertitudes planent quant à la suite qui sera donnée au protocole de Kyoto9. Le miracle de Durban aura-t-il lieu? On n'observe aucun signe annonciateur d’une telle éventualité malgré d’intenses tractations entre les pays et des pressions fortes des organisations de la société civile.
Le cas du projet Keystone nous enseigne d’une part que la mobilisation et la pression de l’opinion publique peuvent faire la différence. D’autre part, il fait bien écho à la nécessité de tenir compte des aspirations des populations dans la conduite des projets de développement, autrement dit de l’acceptabilité sociale des projets. C’est d’ailleurs autour de ce thème que s’est tenue la huitième édition du Forum Tremblant auquel nous consacrons ce numéro spécial. Vous trouverez dans ce numéro, pour votre grand plaisir, un article de Danny King qui pose un regard analytique sur les facteurs de l’acceptabilité sociale et un compte rendu de Hélène Olland qui nous livre une analyse du panel portant sur les tendances et meilleures pratiques d’acceptabilité sociale. Imane Essrifi revient sur les échanges du panel 1 où un consensus a émergé quant aux exigences nouvelles de communication avec les parties prenantes à l’ère des médias sociaux avec des difficultés variables d’adaptation suivant les secteurs. Pour clore, Sarah Gagnon-Turcotte nous livre un exposé critique de l’allocution de Bruce Anderson autour de l’acceptabilité sociale des entreprises issues de secteurs controversés.
Bonne lecture