Bulletin Oeconomia Humana
Avril 2012, volume 10, numéro 3
Compte rendu de la communication de M. Jean-Marie Furt sur la PME patrimoniale, comme nouveau cadre d'analyse de la durabilité
par Véronique Fayel, Candidate à la maîtrise en sciences de l'environnement à ISE-UQÀM
Lors du colloque PME en marche vers le Développement Durable organisé par le Réseau entreprise et développement durable (REDD) de l’UQAM le 21 octobre 2011, il nous a été donné de suivre la communication de Jean-Marie Furt qui est maitre de conférences à L’Institut d’Administration des Entreprises de l’Université de Corse. Son intervention sur l’entreprise patrimoniale a été d’un intérêt particulier et nous vous proposons de vous livrer la quintessence de sa communication à travers ce compte-rendu.
Jean-Marie Furt est venu de Corse, « une petite région à forte identité » souligne t-il, pour nous présenter "deux échecs" ainsi qu'il qualifie les stratégies d'intégration du développement durable dans deux entreprises du secteur touristique. Plutôt curieux, a priori, d'avoir voulu faire le déplacement! Mais la démonstration de l'auteur révèlera une recherche-action extrêmement riche d'enseignement sur l'entreprise patrimoniale et son lien avec le développement durable du territoire.
Il s'est agi pour l'équipe de JM Furt d'explorer les liens entre entreprise, territoire et développement durable partant de l'idée générale que « certains territoires sont encore porteurs d'un certain nombre de valeurs qui vont induire une autre façon de fabriquer les produits, de rendre des services, de s'organiser entre parties prenantes et, aussi de manager des projets... ».
Pour ce faire, les chercheurs ont comparé une entreprise classique et une entreprise qu'ils qualifient de patrimoniale, c'est à dire, qui a intégré des valeurs patrimoniales comme la solidarité, la confiance, « autant de valeurs qui découlent du lien entre l'entreprise, le territoire et les habitants de ce territoire ». Jean-Marie Furt précise sa définition de l'entreprise patrimoniale : une entreprise ayant un certain type d'activité (tourisme, agro-alimentaire, culture...) en lien avec le territoire et la production locale et « qui met en place un mode de management particulier issu de la RSE ou l'intégrant quelquefois sans le savoir, ayant une politique de développement du réseau, et surtout intégrant les valeurs du territoire, respectant l'environnement dans la recherche de son développement économique.» Le développement durable est ici une coconstruction permanente qui doit s'appuyer sur les politiques publiques.
Les deux entreprises appartiennent au secteur du tourisme qui a connu, en Corse, différentes orientations depuis les années 1980. Les conditions d'un développement touristique durable sont, en effet, en constante redéfinition par les pouvoirs publics. Aujourd'hui, ce qui est proposé au touriste c'est un vrai lien avec la population Corse : « une destination de caractère, un environnent préservé, des structures à tailles humaines » où l'on fonde le développement sur « une identité forte et des valeurs...l'identité d'une destination ».
L'entreprise patrimoniale Prumitei est atypique. Installée en plein cœur du pays, dans une ancienne zone industrielle reconvertie en entreprise culturelle et touristique : fabrication d'objets artisanaux, restauration, agence de voyage... elle se trouve « à la croisée de chemins conceptuels : entre développement local, tentative de ré-industrialisation et projet d’animation touristique patrimonial » (JM Furt, 2011). Son originalité tient aussi au partenariat public-privé avec la région et la communauté des communes qui lui a permis de bénéficier de plusieurs subventions liées à sa mission de développement du territoire.
Elle a, selon l'auteur, tout de l'archétype de l'entreprise patrimoniale :
• Partenariat public-privé
• Processus de recréation patrimoniale
• Maitrise totale de la production
• Gouvernance participative très forte
• Des valeurs territoriales
Mais, elle ferme au bout de 2 ans, laissant 17 salariés au chômage et un gros investissement non rentabilisé pour la région. Un échec qui doit beaucoup selon l'auteur à « une innovation patrimoniale en décalage avec les attentes des touristes, un soutien public abusif qui voulait en faire une opération exemplaire et surtout le cœur de l'échec est la gouvernance extrêmement participative : 18 personnes au Conseil d'Administration avec le même nombre de voix et la même possibilité d'imposer leur voix. Un CA fondé sur les notions de proximité, de confiance, de connaissances...autant de valeurs qui sont liées au territoire... et il a été impossible de redresser la barre car les 18 personnes n'arrivaient pas à s'entendre ».
Corsicatour est une entreprise classique très bien intégrée avec un dirigeant qui s'occupe de tout, donc un management très paternaliste. Trentième opérateur français en matière touristique. Une entreprise qui réussit (100 salaries, 100 ans d'activités), qui est en expansion croissante,.mais qui est un échec total en matière de développement durable selon l'auteur car elle ne suit pas du tout la politique régionale et son « orientation vers le DD est une innovation récente basée sur un positionnement de marché».
Cette recherche-action basée sur l'analyse du lien entre les stratégies de développement durable de ces deux PME du secteur touristique corse et le développement durable du territoire, apporte deux principaux résultats :
Concernant le lien entre Entreprises et Territoire s'orientant vers le développement durable:
Pour Corsicatour, le territoire est «un espace de production, c'est du capital» et à certains moments elle peut devenir une entreprise « hors sol », c'est à dire qu'elle peut délocaliser. Elle a donc une capacité d'adaptation qui lui permet de réussir : «sa concentration sur les seuls objectifs du marché la renforce».
Prumitei a une approche patrimoniale du territoire, l'entreprise contribue au développement du territoire en intégrant un certain nombre de valeurs de ce territoire, et ses stratégies sont en phase avec la politique de développement régional et l'une doit renforcer l'autre. Mais dans ce cas, « les actions des politiques publiques sont restées souvent au stade du discours : elles n'ont pas fourni l'accompagnement nécessaire ».
Concernant le rapport entre l'aspect patrimonial et le développement durable :
Pour Corsicatour ils sont inexistants, l'entreprise est très éloignée des valeurs territoriales et des modes de socialisation du territoire. S'il y a un lien avec le territoire, il tient à la personnalité du dirigeant. Or, pour l'auteur, « on ne peut pas investir sur un territoire en se coupant des réseaux personnalisés liés au territoire ».
Dans le cas de Prumitei, il y a une volonté d'intégrer le patrimoine naturel et culturel du territoire dans le processus de rentabilisation. Il s'agit d' « une utilisation du patrimoine intelligente, mesurée, participative avec de la réciprocité,... on se nourrit du territoire et le territoire se nourrit de nous. Il y a développement d'une autre forme de management qui marque la rupture nécessaire avec le management classique et qui est marqué par : des relations de proximité, d'anciennes solidarités souvent rurales ».
Ainsi, pour Jean -Marie Furt seule Prumitei est véritablement une entreprise patrimoniale, «forme particulière contextualisée d'entreprise durable, propre à certains territoires» dont le développement doit s'appuyer sur des politiques publiques fortes intégrant une vision élargie du développement durable.