Lundi 17 octobre 2011, s'est tenu au Palais des congrès de Montréal le préforum autochtone en économie sociale intitulé Anicinape Kicikan, un évènement organisé par le Regroupement des centres d'amitié autochtones du Québec dans le cadre du Forum International de l’Économie Sociale et Solidaire (FIESS). Le préforum Anicinape Kicikan avait pour objectif de faire connaître les différentes initiatives autochtones en économie sociale, de susciter le développement de partenariats et d’influencer les orientations des politiques publiques, au Québec, au Canada et dans les Amériques.
Au cours de cette journée se sont succédé de nombreux intervenants, universitaires et praticiens, impliqués dans l'économie sociale et solidaire et plus particulièrement auprès des populations autochtones, pour faire part de leurs connaissances, savoirs et expériences. Dans le présent compte rendu, nous mettrons particulièrement l'accent sur deux conférences. Il s’agit de la conférence animée par Marguerite Mendell et Geneviève Huot intitulée "L'économie sociale, l'économie autrement" ainsi que celle de Carole Lévesque, "Politiques publiques et économie sociale autochtone". . Nous sommes malheureusement incapables de rendre compte de toute la richesse de l'enseignement des propos et témoignages qui ont été tenus par l'ensemble des participants.
L’économie sociale au Québec représente 8% du PIB de la province. Depuis 2005, le Regroupement des Centres d’Amitié Autochtones voit en l’économie sociale la solution d’avenir pour les peuples autochtones. L’économie sociale est selon la présidente du Regroupement (Édith Cloutier) un moyen efficace d’encourager de nouvelles formes de citoyennetés en contribuant à l’essor d’un espace public démocratique, de répondre aux besoins et aux aspirations autochtones, d’améliorer la qualité de vie, d’inciter la participation autochtone à l’économie et d’aspirer à une certaine prospérité.
Nancy Neamtan, Présidente directrice générale du Chantier de l’économie sociale, une corporation autonome qui rassemble les promoteurs et les partenaires de l’économie sociale au Québec depuis 1996, rappelle que l’économie réfère à l’ensemble des moyens de produire des biens et services, et qu’elle doit être envisagée en tant que science humaine qui nous amène à faire des choix au service des personnes. L’économie sociale doit donc rester centrée sur l’être humain. Il s’agit de créer de l’emploi tout en répondant aux besoins dans le respect de valeurs essentielles comme le respect des Aînées, des générations futures, de la terre nourricière, des différences culturelles, etc.
Le concept d’économie sociale est défini par le Chantier d’économie sociale comme la combinaison de deux termes qui sont parfois mis en opposition :
- « économie » renvoie à la production concrète de biens ou de services ayant l’entreprise comme forme d’organisation et contribuant à une augmentation nette de la richesse collective.
- « sociale » réfère à la rentabilité sociale, et non purement économique de ces activités. Cette rentabilité s’évalue par la contribution au développement démocratique, par le soutien d’une citoyenneté active, par la promotion de valeurs et d’initiatives de prises en charge individuelle et collective. La rentabilité sociale contribue donc à l’amélioration de la qualité de vie et du bien-être de la population, notamment par l’offre d’un plus grand nombre de services. Tout comme pour le secteur public et le secteur privé traditionnel, cette rentabilité sociale peut aussi être évaluée en fonction du nombre d’emplois créés1.
L'économie sociale et solidaire au Québec c'est, selon le Chantier de l'économie sociale, pas moins de 7000 entreprises collectives (coopératives et OSBL), 125 000 emplois et 17 milliards de dollars de chiffres d'affaires. Les secteurs d'activité les plus concernés sont : l'agroalimentaire, l'arts et la culture, le commerce de détail, l'environnement, la finance solidaire, l'immobilier collectif, les infrastructures collectives, les loisirs et le tourisme, le secteur manufacturier, les médias et la communication, le secteur de la petite enfance, la recherche, la représentation et la concertation, les ressources naturelles, la santé, les services aux entreprises, les services aux personnes, les TIC et le transport. L'un des secteurs d'activité les plus prolifiques au Québec est le secteur culturel avec plus de 1000 entreprises, mais on retrouve également des entreprises d'économie sociale dans des secteurs plus inusités comme le service funéraire.
Geneviève Huot, chargée de projets développement et veille stratégique auprès du Chantier de l'économie sociale, rappelle les principaux traits de l’économie sociale2:
- L’entreprise de l’économie sociale a pour finalité de servir ses membres ou la collectivité plutôt que de simplement engendrer des profits et viser le rendement financier,
- elle a une autonomie de gestion par rapport à l’État,
- elle intègre dans ses statuts et ses façons de faire un processus de décision démocratique impliquant usagères et usagers, travailleuses et travailleurs,
- elle défend la primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition de ses surplus et revenus,
- elle fonde ses activités sur les principes de la participation, de la prise en charge et de la responsabilité individuelle et collective .
Geneviève Huot différencie les entreprises collectives (qui prennent la forme de COOP ou d’OBNL) qui ont une mission sociale et au cœur desquelles le processus démocratique est fondamental, des entreprises d’entreprenariat social. Ce qui prime dans les entreprises collectives ce sont les personnes et le travail ainsi que leur autonomie de gestion par rapport à l’État. Bien que les entreprises d’entreprenariat social aient aussi une mission sociale, elles n’émanent pas nécessairement d’un projet collectif.
Geneviève Huot rappelle que les entreprises d'économie sociale doivent, certes, être rentables, mais elles doivent surtout répondre à un besoin. Elles se distinguent par ailleurs dans les modalités et les fondements de la prise de décision. En effet, la prise de décision ne se fait pas en fonction de l'apport monétaire. Généralement, une personne correspond à une voix. La primauté est donnée à l'humain, à la personne et au travail par rapport au capital. Le processus citoyen y est prédominant.
Selon Madame Marguerite Mendell, Professeure de l’école des affaires publiques et communautaires et directrice de l’Institut Karl Polanyi à l’Université Concordia, la crise que nous vivons est avant tout d’ordre éthique et moral. Elle est à ce titre une occasion de dialogue. L’économie sociale a-t-elle la capacité de diminuer les différences sociales entre les individus? Est-elle un autre modèle de développement au sein duquel les citoyens sont les architectes de ce développement? Quelles sont les capacités de l’économie sociale pour favoriser les pratiques de la démocratie? Madame Mendell propose trois hypothèses.
La première est que l'économie sociale incarne les grandes valeurs traditionnelles autochtones telles que la relation privilégiée avec la Terre, une grande capacité créative, un aspect collectif, etc. qui contrastent avec des valeurs comme la propriété privée par exemple. Les entreprises de l’économie sociale représentent une remise en question de l’individualisme, mais elles ne sont pas en contradiction avec les droits individuels.
La deuxième hypothèse est que l’économie sociale peut représenter un modèle de développement intégré fondé sur la démocratisation de l’économie. L’économie sociale est une stratégie cohérente qui prend en compte les outils développés par les citoyens, et est soutenue par les gouvernements et les entreprises. Elle souligne aussi l’ancrage territorial des entreprises d’économie sociale.
L’économie sociale n’est pas la somme des entreprises collectives, mais plutôt une vision qui doit prendre en compte les conditions socioéconomiques et les besoins des individus. Madame Mendell souligne l'indispensable nécessité de considérer les capacités des populations, dans le respect de la dignité des personnes tout en accroissant l’estime de soi.
La troisième hypothèse est que l’économie sociale contribue à la création de la richesse tout en répondant aux besoins. L’économie sociale confirme sa capacité de créer de la richesse tout en luttant contre la pauvreté et l’exclusion sociale. L’économie sociale invite au partenariat entre le secteur privé et l’État pour l’émergence de nouveaux secteurs tout en répondant aux aspirations des gens. En ce sens, Mme Mendell souligne qu’elle est innovante; elle investit d’ailleurs des secteurs novateurs tels que les énergies alternatives et renouvelables, le recyclage, le commerce équitable, les produits locaux, etc. C’est « travailler et entreprendre différemment ».
Les retombées possibles des entreprises sociales sont dans la mission sociale, la création d'emplois, la participation au développement, l'offre de services à la population, les économies pour les pouvoirs publics, les entreprises d'insertion.
Ces dernières représenteraient des gains pour les gouvernements de 32,2 millions de dollars pour le provincial et 27 millions pour le fédéral.
La valeur moyenne des projets d'économie sociale est désormais de 2 millions de dollars alors qu'elle se situait autour de 700 000 de dollars en 2007. L'un des enjeux majeurs reste toutefois de faire reconnaitre l'économie sociale comme voie de développement allant au-delà de la lutte contre la pauvreté, notamment grâce à son approche démocratique et inclusive. Les autres défis à relever sont de se positionner dans des secteurs lucratifs, attirer des capitaux privés, s'assurer de statistiques précises et intégrer les préoccupations environnementales.
La seconde conférence de la matinée, a vu l’intervention de Josée Goulet, Directrice générale du Regroupement des centres d'amitié autochtones du Québec (RCAAQ). Se basant sur leur vécu professionnel, la conférencière ainsi que l'ensemble des participants ont souligné que l'économie sociale était porteuse d'espoir pour un développement solidaire et durable, puisqu'elle laisse une place essentielle aux valeurs ancestrales et contemporaines.
Mme Goulet rappelle le contexte dans lequel s'est inscrit le virage vers l'économie sociale du RCAAQ. Elle cite entre autres le boom démographique des populations autochtones en milieu urbain (ils sont 16 fois plus nombreux en 2008 qu’en 1980), le jugement McIvor3, la complexification des besoins, le financement public de moins en moins accessible, la mobilisation citoyenne dans de nouvelles villes.
La démarche du virage vers l’économie sociale, selon Patrice Lacasse4, nécessite d’abord un soutien à la lutte contre la pauvreté et l'exclusion. Elle nécessite aussi des plans locaux de développement social, un soutien à l'insertion socioprofessionnelle, un soutien à l’émergence de nouveaux projets, un grand programme de sensibilisation aux réalités des Premières Nations, et enfin de favoriser la mise en place de leviers économiques. Au cours de l’après-midi, un des participants, Yvon Dubé, a ajouté que le développement économique ne peut se faire sans développement social et culturel.
Pour conclure le compte rendu du préforum autochtone en économie sociale revenons brièvement sur la présentation de Carole Lévesque, professeure titulaire à l’INRS et Directrice du réseau DIALOG5, un réseau de recherche et de connaissances relatives aux peuples autochtones . Elle a notamment mis l’emphase sur la connaissance inadéquate de la vie économique contemporaine autochtone. Elle constate et déplore l’inadéquation entre les programmes et les mesures actuels par rapport aux besoins réels des populations autochtones. Pour elle, les gouvernements et la population manquent de considérations vis-à-vis des différences (culturelle, éducationnelle, économique, etc.).
Madame Lévesque postule que deux idéologies principales sont au cœur de cette problématique : une idéologie du rattrapage dans un premier temps, qui se fonde sur une approche comparative systématique des autochtones avec le reste de la population, et qui aboutit à la marginalisation des autochtones, et une idéologie de l’égalité des chances, dans un second temps. Mais de quelle égalité parlons-nous? L'égalité à quel moment? À la naissance, durant la scolarité, au niveau professionnel, ou devant l'emploi? Ces deux idéologies ont deux retombées majeures significatives : la négation de la différence entre les Humains et le fait que le poids de l’échec repose sur les épaules de l’individu. Or, l’approche mise en avant par le mouvement des centres d’amitié autochtones en économie sociale permet une autonomisation des individus, la mise en place de l’appartenance à un projet collectif et la reconnaissance sociale, juridique et civique des droits des autochtones. Il s'agit alors de bâtir :
- Une économie de l'inclusion tout en luttant contre l'exclusion. Pour ce faire, il est nécessaire d'augmenter l'employabilité par l'activité sociale, notamment l'éducation, mais aussi de bâtir un autre regard.
- Une économie plus démocratique et plus humaine, c'est-à-dire de nouveaux dialogues entre les Québécois et les Autochtones autour de l'économie sociale.
- Des actions collectives et mobilisatrices dans le sens d'une différence égalitaire.
1 Site Internet du Chantier d'économie sociale
2Définition proposée par le Chantier de l’économie sociale qui a fait consensus au Sommet sur l’économie et l’emploi en octobre 1996 (extrait du rapport « Osons la solidarité »)
3 Plus d'informations ici.
4Patrice Lacasse est gestionnaire du développement social à la Commission de santé et services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador.
5Réseau de recherche et de connaissances relatives aux peuples autochtones, Réseau Dialog.