Depuis plus de vingt ans, le professeur Jean Pasquero étudie de manière approfondie les relations sociopolitiques entre l’entreprise et son environnement. La Chaire a invité Jean Pasquero à livrer ses réflexions sur le cadre d’analyse qu’il a élaboré pour saisir les pratiques des entreprises s’engageant dans le développement durable (Pasquero, 2008).
La principale question que Jean Pasquero pose lors de ce séminaire est : « Comment des parties prenantes peuvent parvenir à un compromis stable dans la mise en œuvre du développement durable ? ». La problématique et les enjeux liés au développement durable appellent, selon lui, « un nouvel agenda de recherche » en gestion, puisque ni les approches stratégiques (selon lesquelles les entreprises manipulent les ressources de leur environnement), ni les approches institutionnalistes (où l’entreprise est le produit de la société dans laquelle elle évolue) ne peuvent seules expliquer le développement durable.
Pour Jean Pasquero, le développement durable appelle une approche avant tout politique. En effet, le développement durable présente des caractéristiques postmodernes de complexité, d’équivoque, de pluralisme et de pragmatisme (Pasquero, 2008). Des enjeux tels les organismes génétiquement modifés (OGM) ou le réchauffement climatique mettent en évidence cette pluralité de discours. Le développement durable apparait comme un ensemble de problèmes à gérer et il échappe donc à une logique de relations transactionnelles. Si l’on veut dépasser la résolution des seuls problèmes locaux, il faut arriver à des compromis durable. Les théories classiques en management ne permettent plus de répondre à ces questionnements.
En effet, le concept de développement durable apporte avec lui un ensemble d’incertitudes et de défis. D’une part, les anciennes formes de régulation, où la norme était édictée par l’État, font place à des situations où les enjeux sont co-régulés par de nombreux acteurs (État, entreprises, ONG, syndicats…) de la société civile. D’autre part, les organisations se détachent des attitudes de défense face à leur environnement et s’orientent vers des modes d’action plus proactifs et participatifs, par le biais notamment de collaborations.
Pour Jean Pasquero, l’analyse des aspects de négociations et de conflits deviennent déterminants pour le futur de la recherche en management. Dans le cadre du développement durable, l’entreprise n’est plus un « nœud de contrat » comme la décrivent les approches économiques mais plutôt un nœud de compromis. Jean Pasquero souligne alors l’importance des « processus sociopolitiques complexes » qui sous-tendent le développement durable. Il faut impérativement ré-encastrer l’entreprise dans le social.
Dans une visée pragmatique de la gestion du développement durable en entreprise, Jean Pasquero se demande alors : quels outils peut-on mobiliser pour étudier ces « processus d’interaction sociopolitique » en situation d’incertitude ?
Pour cela, un point de départ intéressant et fécond selon Pasquero est la « théorie des parties prenantes » (TPP). Courant de pensée plus que théorie, la TPP est un point de départ fécond en ce qu’elle est un paradigme relationnel et elle est utile en ce qu’elle permet de transformer le concept de développement durable en pratique de gestion. Jean Pasquero nous indique cependant que l’actuelle « théorie » des parties prenantes est une théorisation vieillissante et qui présente quelques faiblesses. Entre autres choses, elle tend à être statique en considérant les acteurs et les enjeux comme fixes et elle oublie les processus d’apprentissage, de construction et d’arbitrage des enjeux.
Pour dépasser ces limites, Jean Pasquero propose de faire appel à une approche socio-constructionniste qui offre l’avantage de mettre en évidence les processus. Pour citer Strauss (1993) « le changement est la règle de toutes les variables de la vie sociale, la permanence est l’exception ».
Le socio-constructionnisme étudie les acteurs en collaboration/conflits construisant des ordres négociés. Lorsqu’adapté au développement durable, ce socio-constructionnisme correspond alors à « l’ajustement des stratégies des parties prenantes à celles d’autres parties prenantes ». Il permet de s’intéresser et de comprendre, dans le cas du développement durable, trois types de processus : la formation des enjeux (ceux-ci étant d’ordre local, englobant ou transversal), les jeux de négociation (c'est-à-dire les interactions entre l’entreprise - comme acteur politique - et les parties prenantes impliquées) et les processus d’apprentissage des individus en matière de développement durable.
Questions: Les processus étant mis en lumière, une question est alors de savoir ce que signifie la « structure » dans ce contexte socio-constructionniste ? Les structures sont en transformation permanente, bien que celle-ci soit quelque fois très lente. Ces structures se retrouvent dans les logiques d’action des acteurs participants au sein d’espaces de définition des enjeux collectifs (ex : tables-rondes ou Grenelle de l’environnement). Les accords qui en résultent sont appelés des « ordres négociés ». La professeure Corinne Gendron fait remarquer qu’il existe différents degrés d’ordres négociés, du compromis social au système juridique.
Dès lors, peut-on étendre le modèle proposé à d’autres niveaux d’analyse ? Jean Pasquero rappelle que son article est orienté en ayant en tête le gestionnaire, mais le modèle propose de comprendre les décisions en situation d’incertitude non contrôlable. Les négociations française du Grenelle de l’environnement peuvent s’analyser à l’aide du modèle de négociation : des entreprises - à l’instar des participants au Grenelle - qui s’engagent dans le développement durable doivent arriver à des compromis. La question fondamentale à laquelle le cadre d’analyse offert par Jean Pasquero tente de répondre est : comment fait un gestionnaire pour aboutir à un consensus stable ?
Le cadre d’analyse proposé par le professeur Jean Pasquero est encore en construction, mais offre dès à présent un modèle conceptuellement riche et un outil utile pour donner du sens à l’action managériale dans le contexte nouveau du développement durable.
Notes:
1 Pasquero, J. (2008). Entreprise, Développement durable et théorie des parties prenantes : esquisse d’un arrimage socio-constructionniste. Management international, 12(2), 27-47.
Référence:
Strauss, A. L. (1993). Negotiated order and structural ordering. In Continual Permutations of Action (pp. 245-262). Hawthorne, NY: Aldine de Gruyter.