Si la responsabilité sociale fait aujourd’hui l’unanimité, la question de savoir si elle passe par des pratiques volontaires ou par de la réglementation divise les acteurs sociaux à un point tel que le consensus semble en fin de compte bien mince. Alors que les ONG réclament un meilleur contrôle pour des entreprises de plus en plus difficiles à saisir de par leur organisation en réseau et la portée internationale de leurs activités, le monde des affaires continue à véhiculer une définition de la responsabilité sociale qui se limite aux pratiques volontaires. Ce discours a d’ailleurs été repris par un certain nombre d’institutions, telles que la Communauté européenne, qui sont allées jusqu’à le formaliser dans des textes juridiques. Pourtant, les entreprises elles-mêmes rejettent cette conception de la responsabilité sociale; dans la plupart des rapports de développement durable ou de responsabilité sociale on peut lire en effet que la responsabilité sociale commence par le respect des lois, et la conformité aux normes ou aux règlements y tient presque toujours une place importante. Qu’est-ce donc alors que la responsabilité sociale?
Pour répondre à cette question, il n’est pas inutile de rappeler les origines du concept de responsabilité sociale, pour découvrir qu’il a reçu différentes acceptions à travers le temps. En fait, la responsabilité sociale est une question qui remonte au début du siècle, mais elle se formulait alors davantage en fonction de la moralité du dirigeant. C’était l’époque de l’éthique en affaire. À partir des années 1970, l’entreprise fut la cible de nouveaux mouvements sociaux qui dénoncèrent notamment ses pratiques anti-écologiques et le capitalisme de façon générale. L’idée que l’entreprise puisse être socialement responsable donnait au capitalisme l’occasion de rivaliser avec un communisme entièrement dédié, du moins formellement, au bien-être de la société. Au tournant des années 1990, la responsabilité sociale se pose en réconciliation entre les intérêts de l’entreprise et ceux de la société. Magnifiquement illustrée par le slogan « Good ethics is good business », cette perspective devait faire de la responsabilité sociale la nouvelle sagesse conventionnelle des milieux d’affaires. Une dernière rupture marquera le concept vers les années 2000 à la faveur d’une appropriation du thème de la responsabilité sociale par les autres acteurs de la société (qu’il s’agisse des ONG, des gouvernements et plus tardivement des syndicats): la responsabilité sociale n’est plus assimilée à la marge discrétionnaire du gestionnaire, mais devient un enjeu de régulation dans le contexte de la réorganisation normative concomitante à la mondialisation. Si bien qu’à partir de ce moment, la responsabilité sociale cristallise les débats touchant au contrôle et à la finalité de l’entreprise: le gestionnaire aux commandes de l’entreprise doit-il agir sous le seul contrôle des actionnaires en usant au besoin de sa marge de manoeuvre discrétionnaire, ou son action doit-elle être davantage encadrée par des lois qui véhiculent les attentes d’autres acteurs sociaux? Bref, le concept de responsabilité sociale n’appartient désormais plus en propre au monde économique, et sert de véhicule à ceux qui revendiquent davantage de contrôle sur l’entreprise.
Mais que ce soit à travers la réglementation ou par le biais d’une volonté discrétionnaire, la question de savoir pourquoi l’entreprise devrait être socialement responsable reste entière. Cette perspective rompt en effet avec l’idéologie fondatrice d’Adam Smith selon laquelle ce n’est pas la bienveillance des acteurs économiques, mais bien la dynamique résultant de la poursuite égoïste de leurs propres intérêts qui mène au bien commun. En fait, le courant de la responsabilité sociale peut s’expliquer lorsqu’on s’intéresse à la nature institutionnelle de l’entreprise et aux transformations complexes qui ont marqué la société dans laquelle elle s’insère. De la Compagnie des Indes aux sociétés commerciales en passant par les fabriques industrielles, l’entreprise a toujours été le véhicule d’intérêts privés, mais en s’inscrivant dans un projet social plus général, qu’il s’agisse de la conquête, de la modernisation de la production, ou de l’accès à la consommation. C’est ce que le sociologue Alain Touraine a formalisé en définissant l’entreprise comme une institution sociale privée, c’est-à-dire une institution qui, tout en étant dédiée à des fins privées, doit également servir l’intérêt général pour être légitime. La conception de l’entreprise comme institution sociale privée permet donc de comprendre la responsabilité sociale comme adéquation entre la finalité de l’entreprise et le projet de société d’une époque donnée, que celui-ci se traduise par des lois ou, de façon plus diffuse, par ce qu’on appelle les « attentes sociales ». L’entreprise responsable est donc celle qui contribue positivement à la société, et est en mesure de le démontrer. Or, cet intérêt général se définit différemment à travers l’histoire : un bien-être défini en termes de niveau de vie et de production il y a vingt ans à peine se décline davantage en termes de qualité de vie et de préservation de l’environnement aujourd’hui. L’entreprise qui se contente d’offrir des biens et des services en fournissant des salaires était certes en parfaite adéquation avec le projet de société productiviste qui caractérisait la deuxième moitié du siècle dernier. Mais sa contribution à une société qui définit l’intérêt général en se référant au développement durable est moins évidente. D’où l’effort particulier des entreprises ces vingt dernières années pour démontrer et publiciser cette contribution, que ce soit par des messages publicitaires, des discours officiels, des rapports de développement durable et de responsabilité sociale ou des énoncés de missions à consonance philanthropique. Mais au-delà du caractère changeant du projet de société, on peut se demander pourquoi cette contribution positive, et sa démonstration, s’avèrent si problématiques aujourd’hui ?
L’activité économique, les salaires et les profits des entreprises ne peuvent-ils à eux seuls garantir une telle contribution? La réponse nous amène bien au-delà de l’entreprise, pour appréhender un système économique qui demeure construit sur des prémisses héritées d’une autre époque; d’un temps où produire valait nécessairement plus que conserver, faire plus que contempler, et avoir le jour même plus que réserver pour le lendemain. Ce système économique n’a pas encore intégré les défis auxquels nous faisons face ni traduit le nouveau modèle de développement qu’appellent de leurs voeux les instances internationales comme les acteurs sociaux. Encore « externalisés », ces défis ne sont pas reflétés dans les indicateurs et les techniques comptables, ce qui empêche les acteurs économiques d’en tenir compte dans leurs décisions. Soumises à une rationalité de profits, la contribution des entreprises au développement durable est ainsi freinée par une économie aveugle au long terme et confinée à une ancienne conception de la richesse. Si bien qu’aujourd- ’hui, seule une infime portion des initiatives se réclamant de la responsabilité sociale sont rentables, alors qu’une série de mesures indéniablement propices à un développement durable ne peuvent se qualifier au regard de notre comptabilité actuelle. Ainsi, l’argument voulant que la responsabilité sociale soit rentable est problématique, non parce qu’il est faux, mais parce qu’il restreint le périmètre de la responsabilité sociale à des initiatives rentables dans le système économique actuel, alors que la responsabilité sociale exige au contraire de procéder à des ajustements du système lui-même.
Bref, la question de savoir s’il est rentable pour une entreprise d’être socialement responsable est fallacieuse, puisque ce qu’il faut se demander, c’est comment faire pour que la responsabilité sociale soit rentable. Or, la perspective volontaire de la responsabilité sociale s’appuie sur une discrétion managériale qui ne saurait s’exercer au-delà d’une logique de rentabilité de l’entreprise. Seules les revendications sociales et la législation peuvent donner corps à une responsabilité sociale plus large qui repose sur une modernisation du système économique susceptible de modifier les paramètres-mêmes de la rentabilité.
Note: cet article a fait l'objet d'une première publication dans le bulletin Oeconomia Humana du mois de novembre 2008.