Bulletin Oeconomia Humana

Décembre 2009-Janvier 2010, volume 7, numéro 11


Une société économique qui se repense1
Par Corinne Gendron,
Professeure titulaire à l'Université du Québec à Montréal et titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable
Catégorie : économie

Nous vivons dans des sociétés économiques. Le langage, les justifications, la rationalisation de nos institutions sociales sont façonnés par un imaginaire économique. L’économie n’est plus un domaine d’activité humaine, c’est le prisme à travers lequel nous comprenons, interprétons et gérons nos sociétés, et même bon nombre de nos rapports avec autrui. Comme l’explique Vergès:

Le langage économique, en tant que langage ayant une valeur opérationnelle ou symbolique, prend place dans l’ensemble des langages dont la société dispose. Là il devient, au même titre que d’autres, un moyen d’expliquer la réalité et de prévoir son évolution. On constate alors que, d’une part, la propagation du langage économique se fait au détriment des langages qui constituaient précédemment les chaînons principaux de la pensée dominante (politique, religieux…) et que, de l’autre, il est l’objet d’un processus de diffusion2  (Vergès, 1989, p. 409).

Et ces autres langages, peut-on même avancer, sont souvent devenus ceux de la dissidence contestataire. Est-ce à dire que nous voilà durablement enfermés dans une réalité sociale qui n’est faite que de transactions et de calculs, et qu’en l’absence d’un langage susceptible de l’exprimer, le lien social tout comme un projet de société au-delà du commerce deviennent impensables ? Heureusement non, car les représentations sociales de l’économie resteront toujours distinctes de la science économique. Ces représentations économiques, comme les appelle Vergès, ne répondent pas au même processus de construction sociale que le savoir économique qui vient découper, au sein même de l’expérience sociale, des faits et des données qu’il peut interpréter (Vergès, 1989, p. 408). La formation des représentations économiques résulte au contraire d’un processus d’articulation entre les éléments économiques et sociaux tels qu’ils sont vécus par les acteurs sociaux. Comme l’explique Vergès :

Les représentations rendent compte de l’expérience pratique des acteurs sociaux et sont donc dépendantes de leur place sociale et de leur rapport au réel. Celui-ci est à la fois réel et imaginaire car la réalité n’est pas totale transparence, car la pratique sociale n’est pas scientifique. Les représentations sont donc, en première approximation, une production idéologique associée à la pratique (…) (Vergès, 1989, p. 412).).

Or, à l’heure où se généralise le discours économique et où se diffuse un mode de gouvernance axé sur une perspective commerciale classique, émergent simultanément des innovations tant pratiques que discursives qui viennent enrichir tout à la fois l’expérience économique que le vocabulaire susceptible d’en rendre compte ou de les expliquer. Bien que toujours distinctes de la science économique, les représentations sociales de l’économie sont restées, jusqu’à récemment, imprégnées par certains présupposés issus des thèses économiques classiques. Or, ces présupposés, déjà mis en cause dans la sphère académique par l’école institutionnaliste et plus généralement les courants hétérodoxes, semblent se marginaliser dans les représentations sociales actuelles de l’économie. Les représentations économiques se déclinent sur de nouveaux registres, comme pour reprendre à une nouvelle échelle les dialogues scientifiques entre écoles théoriques. Ce qui signifie que non seulement l’économie d’aujourd’hui diffère de celle d’hier, mais aussi que les rationalisations prenant appui sur des référentiels économiques vont évoluer en fonction des nouvelles représentations sociales de l’économie. Trois exemples permettront d’illustrer notre propos : le commerce équitable, la responsabilité sociale de l’entreprise et l’économie sociale.

En précisant son caractère équitable, qu’il revendique comme spécificité, le commerce équitable jette le doute sur le caractère équitable du commerce traditionnel. Placé à côté d’un paquet de café équitable, le paquet de café ordinaire n’apparaît-il pas, par défaut, inéquitable ? Bref, de par son appellation même, le commerce équitable questionne les fondements de l’économie classique et les présupposés sociaux et politiques de la transaction économique: « l’échange commercial n’aboutit pas automatiquement à un enrichissement mutuel » déclare cette appellation. Plus encore, le commerce équitable évoque l’idée que : « l’échange, lorsqu’il est mal encadré, peut être facteur d’appauvrissement ». Bref, pour que la transaction aboutisse à l’effet bénéfique recherché pour les deux parties, les conditions commerciales doivent répondre à certains paramètres que le commerce équitable prétend justement instaurer.

La responsabilité sociale d’entreprise opère une transformation tout aussi fondamentale de l’imaginaire économique. Il y a deux décennies à peine, la responsabilité de l’entreprise était encore envisagée dans une perspective strictement économique que supportaient deux solides paradigmes. D’une part, l’autonomie de la sphère économique conjuguée à un fonctionnalisme parsonien ; et d’autre part, l’allégorie smithienne de la main invisible du marché. Le premier de ces paradigmes suggère tout d’abord que la logique économique se déploie en dehors des dynamiques sociales selon des lois qui lui sont propres ; par ailleurs, pour remplir adéquatement son rôle, la sphère autonome de l’économie doit être préservée d’autres logiques, par exemple politique. Il faut donc respecter les logiques de chaque sphère afin qu’elles remplissent une fonction bien définie au sein d’un système intégré où elles viendront s’emboîter. La légitimité d’une sphère économique autonome et préservée des velléités étatiques repose sur le second paradigme : la thèse d’Adam Smith affirmant que la poursuite du bien individuel de chacun aboutit à la réalisation de l’intérêt général. C’est-à-dire que grâce au marché, l’intérêt général peut résulter de la poursuite égoïste par chaque individu de son propre intérêt, plutôt que d’une bienveillance illusoire de chacun à l’égard d’autrui. L’irruption de la responsabilité sociale dans les discours marque la fin de ces paradigmes comme fondements des représentations économiques : la responsabilité sociale de l’entreprise hybride en effet le monde économique et le monde social comme l’illustraient les travaux précurseurs de Preston et Post3 (1975) qui situaient la responsabilité sociale à l’intersection de ces deux mondes . Mais elle inscrit aussi au cœur même de l’entreprise individuelle une mission incontournable d’intérêt général souvent formalisée en termes de contribution au développement durable, irréductible à sa profitabilité.

Si l’économie sociale est moins récente, elle propose, à l’instar du commerce équitable et de la responsabilité sociale, une perspective concurrente de l’économie que le jeu de formation des représentations sociales, marquées par les rapports de pouvoir, a marginalisée jusqu’à aujourd’hui ; même si les thèses économiques classiques ont été abondamment questionnées par d’autres courants comme nous l’évoquions plus tôt, elles s’étaient imposées comme principales références idéologiques dans les représentations sociales. Toutefois, les pratiques et les organisations d’économie sociale et solidaire se sont multipliées au cours des dernières années, participant d’autant plus résolument à refaçonner les représentations dominantes de l’économie. Or, il n’est pas anodin de remarquer que les prémisses qui sous-tendent l’économie sociale vont dans le même sens que celles à l’origine du commerce équitable ou de la responsabilité sociale à savoir : 1) que l’économie n’est pas indépendante du social, et que les deux sont en fait intrinsèquement imbriqués ; 2) qu’une organisation et sa finalité s’insèrent nécessairement dans un ordre de valeurs où l’on ne peut faire l’économie du rapport à autrui. En d’autres termes, l’existence même du commerce équitable, de la responsabilité sociale et de l’économie sociale, comme pratiques tout autant que dans leur dimension discursive, participe au façonnement de représentations économiques en rupture avec les représentations précédentes plus proches des thèses économiques classiques.

Ces représentations en émergence reconnaissent notamment que la dynamique économique traduit une structure sociale, des logiques de domination et même un certain rapport à la nature, et donc que cette dynamique s’insère dans un système social qui l’encadre, lui donne forme et élan. Bref, elles suggèrent que toute économie est sociale, et que la prétendue autonomie de la sphère économique n’est en fait qu’un voile posé sur une série de présupposés des rapports entre économie et société. Les nouvelles pratiques économiques interrogent ces présupposés et minent les velléités explicatives des thèses économiques classiques.

Il ne faut pas négliger ces transformations paradigmatiques car elles sont susceptibles de porter de nouveaux modes d’intervention politique tout autant que sociale qui auraient été impensables parce que facilement discrédités par des rationalisations s’abreuvant aux thèses de l’économie classique. Nous avançons que celles-ci ont moins de prises aujourd’hui, alors qu’on assiste potentiellement à une transformation radicale des représentations économiques. À titre d’exemple, l’existence d’un circuit équitable viable sur le plan économique invalide avec force l’argument fataliste d’une loi du marché interdisant d’offrir de meilleures rémunérations aux producteurs. Il rend par surcroît explicite l’impact social d’organisations et de règles que l’on prétendait confinées à la sphère du commerce, et justifie l’examen de ces dernières dans un registre social, politique et environnemental. Aujourd’hui, même une organisation comme l’OMC a troqué la thèse de l’autonomie économique pour celle d’un lien positif entre la libéralisation du commerce et l’environnement. Cela est moins anecdotique qu’il n’y paraît, car en esquissant un tel lien, l’OMC ouvre la possibilité d’un dialogue sur la réalité et les conditions de ce lien, et par conséquent sur l’édification de mesures et de mécanismes susceptibles de le renforcer. Il n’est aujourd’hui plus possible d’ignorer les revendications sociales, politiques et environnementales au motif qu’elles viendraient perturber un ordre économique parfait ; au cœur de débats qu’elle accueille désormais en son sein, l’économie est devenue sociale, politique et écologique.


Notes:
1 Cet article a été originalement publié dans Le Journal Terre http://www.autreterre.org/fr/documents/81-terre-127-economie-et-mobilisation-sociales.aspx, et une version écourtée est parue dans la Revue des Rencontres de Bellepierre : Corinne Gendron, « Une société économique ? », La_Revue, n° 4, www.lrdb.fr, mis en ligne en novembre 2009.
2 Vergès, Pierre. 1989. « Représentations sociales de l'économie: une forme de connaissance ». In Les représentations sociales, sous la dir. de D. Jodelet, p. 387-405. Paris: Presses Universitaires de France.
3 Preston, Lee E. et Post, James E., "Models of Management and Society", dans SETHI, Prakash S. et FALBE Cecilia M. (eds), Business and Society. Dimensions of Conflict and Cooperation, Lexington Books, Toronto, 1987, 654 p., p. 62-75.