Entamer sa démarche de développement durable sous un ciel sans nuage est certes souhaitable, mais qu’en est-il lorsqu’on doit la poursuivre dans la tempête? Il est heureux que le Réseau Entreprise et développement durable ait pu réunir trois entreprises d’envergure qui ont accepté de partager ce vécu. Malgré leurs efforts en faveur du développement durable, Gildan, Osisko et Holcim se sont retrouvés sous les feux médiatiques à la suite d’actions qui ont soulevé la controverse aux yeux de certaines parties prenantes.
Comme le rapporte Corinne Adam, vice-présidente, responsabilité sociale chez Gildan, cette entreprise canadienne de vêtements dont on n’avait encore jamais capté de signaux RSE a vécu comme un véritable traumatisme sa mise au pilori par certains groupes sociaux qui, médias à l’appui, ont dénoncé les conditions de travail de ses travailleurs au Honduras. Cette dénonciation était d’autant plus difficile à accepter que Gildan était déjà engagée dans un processus de certification auprès d’associations reconnues comme le WRAP1 et le FLA2.
Une fois passée l’indignation de voir des gens de l’extérieur vouloir « s’ingérer dans nos affaires », on se rend vite compte qu’une action dans un pays donné peut entacher l’organisation dans son ensemble; cette controverse a d’ailleurs poursuivi Gildan durant de nombreuses années comme en a témoigné notre conférencière.
L’entreprise a réagi et elle a beaucoup appris : changements à la direction et, partant, changement de culture; audits externes pour valider les processus de travail, mais surtout, au lieu d’en faire un élément à part, prise en compte de la RSE dans les décisions d’affaires. Si le retour sur investissement dans la RSE est souvent tangible au plan environnemental, il n’est pas moins important au plan social : des employés plus fiables, plus loyaux, plus productifs et une rétention du personnel plus élevée.
En bref, il faut bien analyser ses parties prenantes, apprendre à les connaître et a dialoguer avec elles, aussi féroces peuvent-elles être, parfois, comme l’a été l’ONG MSN3 ! Il faut du temps pour bâtir des relations de confiance. En interne, on l’a dit, l’intégration transversale de la RSE est incontournable; elle s’opérationnalisera par un comité de pilotage où toutes les fonctions et géographies de l’entreprise y seront représentées et redevables. La RSE doit imprégner la culture de l’entreprise, et, dans une démarche d’amélioration continue, on voudra partager ses pratiques sans jamais cesser d’apprendre. Gildan est d’ailleurs maintenant présente au conseil d’administration de la FLA4.
Pour Jean-Sébastien David, vice-président développement durable chez la minière Osisko, une controverse est une opportunité de changement. Et quand on doit déménager un quartier résidentiel complet d’un bout à l’autre de la ville de Malartic pour exploiter un riche gisement d’or situé juste au dessous, il est impossible de ne pas susciter de l’opposition!
L’environnement de Malartic a été passablement perturbé par l’intense activité minière qui s’y est déroulée depuis 1935. La ville a connu des hauts et des bas très marqués et une nouvelle mine n’est pas nécessairement accueillie à bras ouverts par la totalité de la population.
Comment s’y prendre, alors? Une attitude de respect et d’ouverture face aux opposants permettra de maintenir l’indispensable communication. Le vice-président est formel : l’acceptabilité sociale est essentielle : « c’est le seul moyen de faire des affaires » dit-il. Dès le départ, il faut concevoir le projet avec le développement durable en tête. C’est beaucoup plus facile que de tenter de se rattraper par la suite. Mais il faut y mettre les ressources et s’engager financièrement.
À peine un mois après son premier contact avec la population, Osisko a mis en place le Groupe de consultation des citoyens. Le GCC, contrôlé par les citoyens, s’est révélé un outil exceptionnel pour rester à l’écoute de la population et l’impliquer dans les décisions qui la concernaient, sans négliger, il faut bien le dire, son rôle de soupape lors de débats parfois houleux! Les citoyens que la prise de parole publique intimide pouvaient aussi se faire entendre au kiosque du Fonds Essor Malartic Osisko situé au centre-ville juste à côté du bureau de poste. En clair, donc, pas de paternalisme : avec l’argent consenti par la minière, ce sont les citoyens qui décident des projets à mettre en place dans leur ville.
Quoi d’autre? Il faut livrer. Certains procédés sont plus coûteux, plus complexes, mais s’ils rendent le projet plus acceptable pour la communauté, cela justifie leur adoption.
La population de Malartic a porté son jugement : les sondages ont clairement montré l’acceptabilité du projet et les 1 700 personnes qui se sont présentées récemment aux portes ouvertes du projet, alors qu’on en attendait que 500, ont bien montré qu’elles s’étaient approprié cette immense initiative.
Le béton est le produit industriel le plus utilisé au monde; c’est une ressource stratégique. Mais sa production, même si elle est source d’emplois et de revenus ne va pas sans impacts négatifs : bruit, poussière, odeurs, vibrations, pollution. Comme l’explique très bien Luc Robitaille, directeur corporatif environnement chez Holcim Canada : on a beau être certifié Climate Leader par le SAM5 , membre du réseau Ethibel6 , faire partie du DJSI7 depuis plusieurs années et du FTSE4GOOD8, et opérer scrupuleusement dans les limites de la loi, il arrive parfois qu’on doive lancer la serviette.
À Beauport (Québec), Holcim a dû s’y résigner en novembre 2008 alors que les citoyens ont gagné leur recours collectif en cour suprême en regard de la poussière et de la pollution sonore générées par la cimenterie (alors propriété de Ciments St-Laurent) ce qui dévaluait les résidences du secteur. De cet épisode, Holcim a appris qu’un comité de citoyens peut jouer un rôle important dans les relations que développe une entreprise avec la communauté. Un tel comité permet de prendre le pouls de la population et de régler les problèmes à la source.
Les problèmes de nuisance sont des risques importants et il est impératif de comprendre l’impact des industries environnantes, car tel que le jugement l’a démontré, le respect des normes environnementales ne suffit plus et la notion de respect est définie davantage par les résultats que le comportement, encore que la notion de « nuisance anormale » reste ici à être définie. Quoi qu’il en soit, l’entreprise a dû verser 15 millions $ en dommages à ce voisinage.
Similairement le projet de cimenterie à Greenport, NY, a été une bataille perdue pour Holcim. Malgré l’excellence de la proposition aux plans technique et économique, l’appui reçu du Gouverneur et des élus, des communications publiques précoces, une étude environnementale détaillée, un projet intéressant de partenariat avec la communauté et la résolution de tous les problèmes techniques, Holcim a dû faire face à une frange d’opposants organisés et déterminés, maîtrisant les outils de communications et n’hésitant devant aucune exagération pour marquer des points : concours d’affiches contre le projet, maquettes, publicité, lettres aux journaux, représentation dans les médias, aucun moyen n’a été épargné pour couler ce projet dont les riches villégiateurs de New-York ne voulaient pas, en dépit de l’intéressante activité économique que plusieurs résidants locaux accueillaient favorablement.
Que faut-il en retenir? Rien n’est aussi efficace que la prévention! Au-delà des avantages économiques potentiels et des solutions technologiques proposées, ce sont les considérations politiques et la perception publique qui vont primer. Pour Holcim, une chose est claire, on ne peut pas trop communiquer; il faut le faire continuellement, même lorsqu’on revient chez soi pour trouver les réponses aux questions de nos parties prenantes. Chez Osisko, si c’était à refaire, on aurait consacré encore davantage de ressources à la communication : il aurait été avantageux d’expliquer l’industrie, de faire comprendre, par exemple, la problématique des fenêtres d’opportunité dans une industrie à haut risque comme celle des mines. L’exercice légitime de ses activités doit maintenant se concevoir comme un droit d’opérer qu’il faut mériter auprès des parties prenantes concernées. « L’acceptabilité sociale est une relation fragile » estime Luc Robitaille, qui rappelle que tout grand projet constitue toujours aussi un important enjeu politique.
Références:
1: Worldwide Responsible Apparel Production
2: Fair Labor Association
3: Maquilas Solidarity Network
4: Le lecteur trouvera une chronique détaillée et une analyse de cette situation dans Responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise (PUQ, 2007) aux pages 27 à 45.
5: www.sam-group.com
6: Ethibel Sustainability Index
7: Dow Jones Sustainable Index
8: www.ftse.com/Indices/FTSE4Good_Index_Series/index.jsp