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Bulletin Oeconomia Humana Juin 2011, volume 9, numéro 5 Compte-rendu de l'allocution du Dr Patrick Moore à l'Hôtel Omni Mont-Royal
Par Gabriel Legaré, Candidat à la maîtrise en sciences de l'environnement
Invité par l'Institut Fraser pour présenter, le 22 mars dernier, son tout nouveau livre, Confessions of a Greenpeace Dropout: The Making of a Sensible Environmentalist, le Dr Patrick Moore a exposé sa vision des enjeux environnementaux mondiaux et de la manière dont nos sociétés les abordent. Comme l'indique le titre de son auto-biographie, ce militant de Greenpeace de la première heure a critiqué certaines organisations et certains discours à saveur environnementaliste qu'il juge populistes et dénués de légitimité, pour ensuite aborder les problèmes environnementaux du XXIe siècle et proposer des solutions.
Un parcours militant
Le Dr Moore commence son exposé par une présentation de son parcours, en nous racontant l'histoire de sa jeunesse, de la naissance de sa passion pour l'environnement et de ses premiers engagements scientifiques et politiques. Ayant grandi dans un petit village de la Colombie Britannique vivant de la pêche et de l'exploitation d'une forêt pluviale, il y acquiert un amour de la nature omniprésente. C'est là qu'il développe entre autres un profond respect envers les cétacés – baleines et dauphins, qu'on devrait considérer en quelque sorte comme des êtres supérieurs. Pour lui, on ne devrait jamais, sous aucun prétexte, les chasser ou les tuer; ces animaux existent depuis plus longtemps que nous, sont les seuls à posséder des cerveaux plus volumineux que les nôtres et devraient pouvoir continuer à parcourir les mers en paix sans que les humains ne s'acharnent à les harponner.
À l'université, il s'implique avec d'autres militants dans la cause environnementale, co-fondant ainsi Greenpeace au Canada. Le dossier des essais nucléaires est leur premier cheval de bataille. Au terme de ses études, il obtient un doctorat en écologie, dans le cadre duquel il démontre la responsabilité d'une mine dans l'importante pollution qui sévit dans la même région. Il se consacre par la suite, pour plusieurs années, aux activités de Greenpeace. En 1986, il décide de quitter le mouvement pour « cesser la confrontation » et adopter un discours axé sur la durabilité, qui intègre les aspects sociaux et économiques. Se posant comme un critique environnemental scientifique et rationnel, en opposition avec la passion, le discours catastrophiste et le populisme environnemental de Greenpeace, le Dr Moore nous assure toutefois que depuis cette époque, pas une seule de ses positions n'a changé, à l'exception de celle sur l'énergie nucléaire. (Il en sera question plus loin.)
Contre le populisme environnemental
Sa critique de Greenpeace s'adresse de façon plus générale à tous les discours environnementalistes catastrophistes, qui jouent sur les émotions des gens au lieu d'être rationnels, et qui prennent des aires de prêches religieuses plutôt que de réflexions bien ordonnées sur des problèmes de développement et d'environnement bien réels. Ainsi, l'opposition aux Organismes Génétiquement Modifiés serait basée sur des superstitions et constituerait même le « plus grand crime contre l'humanité de Greenpeace ». Selon le Dr Moore, les fermiers eux-mêmes demandent des OGM et ils ont raison de le faire, car ceux-ci peuvent rendre le riz plus nutritif, diminuer l'utilisation de pesticides et aider l'Afrique à vaincre sa crise alimentaire. Un second pan de sa critique de Greenpeace repose sur le fait que l'organisation ne serait imputable envers personne, car ses dirigeants ne sont pas élus. Le noyau dur de Greenpeace Canada, composé de 12 à 20 personnes, serait selon son propre terme une « clique auto-entretenue » sans aucune légitimité.
À chaque problème sa solution
L'analyse des enjeux environnementaux de l'heure est pour le Dr Moore un sujet de prédilection, qui forme la majeure partie de son discours. La protection des forêts, par exemple, passe pour lui par une utilisation accrue du bois. Matériau et énergie renouvelable par excellence, une utilisation accrue du bois attribue une valeur économique aux forêts, qui peuvent être gérées durablement, protégées et même replantées pour la richesse qu'elles génèrent. En réponse à une question de l'assistance sur les planchers en « bambou écologique », il put préciser que la culture du bambou pour la production de matériaux de construction était à proscrire, car cette culture est souvent faite sur des terres auparavant couvertes de forêts tropicales, qui sont converties à la monoculture dudit « bambou écologique ».
De manière analogue à la protection des forêts, la conservation des stocks de poisson océaniques passerait par l'aquaculture, qui diminuerait la pression à laquelle sont soumis les stocks sauvages de poisson. Cette façon de produire de la nourriture offrirait en outre les meilleures huiles et protéines, en plus d'enrichir la vie marine aux endroits où elle est mise en place, en fertilisant les eaux environnantes de ses rejets! La production d'énergie, quant à elle, doit bien sûr reposer sur les types d'énergies renouvelables, parmi lesquelles l'hydroélectricité est à privilégier par rapport à toutes les autres. Pour les pays et les territoires qui ne peuvent pas se permettre de développer l'hydroélectricité, notamment pour des raisons de relief et de configuration de leurs cours d'eau, le Dr Moore recommande, conformément à sa conversion évoquée plus haut, l'énergie nucléaire. Pour lui, cette technologie est une des plus sécuritaires au monde, car c'est elle qui posséderait le plus petit ratio de morts par énergie produite. Par rapport à l'incontournable question des changements climatiques, le Dr Moore se positionne clairement comme un climate denier, dénonçant la panique et le sentiment d'urgence que des communicateurs comme Al Gore tentent de propager. Selon le Dr Moore, « on ne sait pas tout » et les conclusions du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) ne seraient rien d'autre qu'un préjugé bien informé. Les calculs de ce groupe de scientifiques ne seraient pas en mesure d'expliquer le réchauffement de 0,4°C ayant eu lieu dans la première moitié du XXe siècle, ni de prédire, en conséquence, les évolutions futures du climat. La science n'aurait rien à voir dans ce discours politisé aux airs de religion. Il met de l'avant ce qu'il présente comme étant des contre-exemples : les données géologiques indiquent par exemple qu'un réchauffement global précède habituellement une hausse de la concentration de CO2, et non l'inverse. Il pousse plus loin son contre-discours en arguant que le taux de CO2 optimal pour la croissance des plantes se situe entre 1500 et 2000 ppm, et que le taux actuel est d'environ 350 ppm. Le réchauffement climatique, même s'il est réel, serait donc bénéfique pour la croissance des forêts et pour la production agricole. Pour illustrer son exemple, il dépeint les épinettes de la forêt boréale canadienne, toutes rabougries, comme étant « affamées » et manquant littéralement d'air. Quant aux questions connexes, comme l'exploitation des sables bitumineux ou d'un nombre toujours plus grand de puits de pétrole dans des zones toujours plus éloignées, difficiles d'accès et souvent fragiles sur le plan écologique – comme l'Arctique – les positions du Dr Moore étaient distinctes. Dans le premier cas, le Dr Moore voyait l'exploitation industrielle des sables de l'Athabasca plutôt d'un bon œil; les opérations nettoieraient le sable, emploieraient plus d'autochtones que nulle part ailleurs au Canada et investiraient abondamment dans la remise à l'état naturel de vastes étendues de forêt. Il voyait en revanche l'expansion de l'exploitation pétrolière de façon plus critique, tout en rejetant les méthodes employées par les groupes environnementaux comme Greenpeace pour freiner ces activités. Selon lui, il ne sert à rien de demander des moratoires, car la demande économique pour ce pétrole pèse trop lourd dans la balance; il faut donc plutôt diriger nos efforts vers une réduction de la demande en pétrole, et donc vers des changements dans nos structures de transport et de consommation d'électricité. Enfin, pour le Dr Moore, le pire problème environnemental du monde est la pauvreté. L'agriculture de subsistance, notamment, ne serait pas durable et devrait être mécanisée, afin de libérer l'immense majorité de la population (de 95 à 98%). C'est seulement dans ces conditions, nous dit le Dr Moore, qu'une civilisation peut être bâtie, et que d'autres biens et services peuvent être produits pour le plus grand bénéfice de tous.
Les leçons de la démagogie
L'intérêt du discours du Dr Moore comporte deux dimensions fort distinctes. C'était tout d'abord le récit de la vie, de la réflexion et de l'engagement d'un homme se décrivant lui-même comme sensible au devenir du monde, réfléchi dans son analyse des problèmes et appliquant le « gros bon sens » dans l'élaboration des solutions. L'histoire de son abandon de Greenpeace, qu'il a violemment critiqué au même titre qu'un certain discours environnementaliste simpliste, émotif et populiste, montre bien que les enjeux environnementaux ne peuvent être abordés d'un seul point de vue et s'insèrent dans une société complexe. Cependant, en disant vouloir aussi prendre en compte les aspects sociaux et économiques du problème, le Dr Moore montre clairement la difficulté qu'il peut y avoir à correctement analyser de tels problèmes complexes. Le discours du Dr Moore était effectivement en opposition avec le « populisme environnemental » aux accents catastrophistes qu'il dénonçait. Cependant, l'optimisme général qui se dégageait de ses analyses et de ses propositions dénotait un discours tout aussi simpliste, répondant aux attentes, apaisant les craintes et confortant les rêves d'une certaine élite économique, qui était par ailleurs le public cible de cette conférence. Son discours résolument optimiste tuait dans l'œuf les plus grandes inquiétudes modernes – épuisement des ressources, accélération et intensification des catastrophes naturelles, pollution diffuse globale, sixième extinction massive, désertification à grande échelle, etc. – pour mieux mettre en valeur des solutions somme toute classiques, mais surtout simples et potentiellement rentables. Pour régler la crise environnementale, le Dr Moore propose de continuer à faire comme avant, mais mieux : investir dans les énergies renouvelables, les forêts, l'énergie nucléaire, les OGM, développer le Tiers-Monde, etc.Il n'y a pas de place, dans le discours du Dr Moore, pour le principe de précaution ou l'acceptation de la complexité des problèmes. Il ne dit rien de la perte de biodiversité agricole, de la dépendance économique des agriculteurs ou des risques immunitaires inhérents au clonage liés à la monoculture d'OGM. Rien sur les problèmes à moyen et long termes d'approvisionnement en nourriture pour les poissons d'élevage, rien sur la gestion des déchets nucléaires et des risques élevés inhérents à ce type d'énergie, rien sur les gigantesques et ingérables bassins de décantation de boues toxiques générées par l'exploitation des sables bitumineux, rien sur le conflit fondamental qui existe entre la dépendance au pétrole de la mécanisation agricole et l'arrêt de l'exploitation pétrolière dans les endroits les plus risqués qu'il préconise. Sa critique du GIEC et des connaissances scientifiques sur les changements climatiques est encore moins recevable. Les sciences du climat ne permettent peut-être pas, effectivement, de « tout savoir », mais les travaux du GIEC n'en constituent pas moins la compilation et la méta-analyse la plus fiable et la plus à jour au monde des connaissances produites en climatologie. Prétendre que la synthèse de l'ensemble des travaux scientifiques en la matière n'est rien d'autre qu'un « préjugé bien informé […] aux airs de religion » relève de la plus pure démagogie, celle-là même que le Dr Moore s'acharne à dénoncer. Prétendre du même coup que les conséquences du réchauffement climatique, si ce dernier s'avérait réel, seraient forcément positives, témoigne d'un aveuglement volontaire de la part de quelqu'un qui se présente comme une référence dans le domaine des problèmes environnementaux et de leurs dimensions sociales et économiques.
Le Dr Moore associe dans un même discours, d'une part, une critique acerbe de Greenpeace, du catastrophisme et du populisme, et d'autre part, une analyse fort simpliste des problèmes environnementaux et de leurs solutions. Il donne l'impression de défendre une classe sociale plutôt que, et même aux dépens de, l'environnement. Sa critique du « populisme environnemental » était répétée régulièrement, comme un clou qu'on cherche à enfoncer, et était particulièrement manichéenne, comme si le danger principal ne venait pas de la dégradation de l'environnement, mais d'un discours alternatif déraisonnable et irrationnel, ayant un potentiel destructeur jamais défini, mais visiblement redouté.
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