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Bulletin Oeconomia Humana

Juillet-août 2010, volume 8, numéro 6


Un cadre de reconnaissance publique du commerce équitable : une controverse?

Par Alice Friser, coordinatrice de la CRSDD

Catégorie: Consommation responsable


Le 23 avril dernier, le journal Libération annonçait la naissance du premier organisme d’État français à apporter une validation publique aux démarches de commerce équitable : la Commission nationale du commerce équitable. Bien que tardive – elle aurait pu voir le jour en 2005 - cette initiative est d’importance car elle permettra pour la première fois aux systèmes de garanties du commerce équitable - tous privés - les plus exigeants d’être juridiquement reconnus. Une initiative dont se réjouissent plusieurs des acteurs du commerce équitable. Les pionniers du mouvement, tels que Alter Eco, Max Havelaar ou Artisans du monde, mais aussi les porte parole actuels du mouvement, tels que la PFCE. « C’est une étape importante dans le processus d’harmonisation des différentes démarches », toutefois, précise Nicolas Gauthy, de Max Havelaar France, il ne s’agit pas « d’arriver, comme pour le bio, à un seul label national, il faut respecter l’historique des différents mouvements […]. Il n’est pas question que la France réinvente le commerce équitable ».
Avec l’entrée remarquée de plusieurs entreprises conventionnelles dans le marché de la consommation responsable, cette initiative a aussi pour ambition de permettre aux consommateurs de s’y retrouver parmi la multitude de labels équitables, solidaires, ou durables qui leur sont proposés et de redonner davantage de crédibilité au mouvement. Ainsi, pour la première fois depuis longtemps, le terme « équitable » retrouvera tout son sens. Enfin… il devrait…

À en juger des commentaires des lecteurs de l’article de Libération, le commerce équitable est tantôt « une escroquerie en langage bobo politiquement correct », tantôt une oxymore. Quant à la création de la Commission nationale du commerce équitable, il s’agit selon certains d’une « initiative que le consommateur pourra applaudir des deux mains », selon d’autres un appel à la guerre des logos ou encore une nouvelle oxymore, puisqu’un label est censé par nature être exigeant.

Pourquoi la mise en place d’une commission nationale du commerce équitable, initiative souhaitée par plusieurs des partisans du mouvement depuis plusieurs années exacerbe-t-elle des sentiments aussi mitigés de la part de consommateurs et lecteurs d’un journal de gauche? Marque-t-elle un point tournant du mouvement équitable, voire de la consommation responsable dans son ensemble?

Le commerce équitable symbolise pourtant l’émergence d’un monde plus juste et plus écologique, en bref, une chance d’établir pour la première fois des relations Nord-Sud sincères et d’arrimer nos sociétés à un mode de vie plus emprunt de responsabilités – le mode de vie que nous nous devons d’adopter dès aujourd’hui si nous souhaitons continuer à vivre sur cette planète. L’expérience a prouvé que si le modèle sur lequel il repose n’est pas parfait, il demeure cependant une alternative incontestable au commerce conventionnel et permet à bon nombre de producteurs d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique de vivre plus dignement. Et pour ceux qui s’évertuent à expliquer ses réussites en évoquant le besoin de la société occidentale de se racheter une conscience, qu’ils aillent acheter leur café dans une boutique de café équitable torréfié sur place. Non seulement le prix de celui-ci défie toute concurrence, mais il est de loin le meilleur café que vous n’aurez jamais bu.

Alors d’où vient cette désillusion? La crise économique nous aurait-elle rendus défaitistes au point de ne plus accorder de crédit à des initiatives peut-être un peu bohèmes mais néanmoins constructives? Pire, serions-nous devenus insensibles au monde qui nous entoure, absorbés par nos propres vies? Sommes-nous devenus impatients, perfectionnistes et habitués à tout avoir rapidement au point de dénigrer les projets de société? Bref, sommes-nous désormais incapables de penser à long terme et d’accorder au commerce équitable le temps qu’il lui faut pour montrer ses preuves?

N’oublions pas que le mouvement équitable subsiste grâce aux consommateurs. Sans eux, le mouvement ne pourra plus satisfaire les producteurs qui comptent à présent sur lui pour mener une vie meilleure. Toutefois, si le mouvement a pour ambition déclarée de renverser le commerce conventionnel, il n’a jamais été dit que cela ne pouvait se faire par la conscientisation plutôt que par la destruction des entreprises multinationales. Après tout, nous sommes dans un monde global, et la disparition des entreprises multinationales semble un peu utopique. Alors si celles-ci se transforment au point d’intégrer des préoccupations sociales et environnementales dans leurs pratiques et de remettre ultimement en question le mythe de la consommation à tout prix, le commerce équitable aura remporté sa plus grande victoire. Peu importe si leurs premiers pas demeurent incertains.

C’est ce que le mouvement est en train de réaliser - tranquillement - depuis son incursion dans la grande distribution en cherchant non plus seulement à s’adresser aux consommateurs conscientisés, mais aussi à ceux qui n’ont pas le temps de se rendre dans des boutiques spécialisées. Du même coup, il influence les entreprises multinationales qui adoptent pour la plupart un comportement un peu plus responsable. De là à parler d’entreprises vertes, la route est longue, mais le chemin est quant à lui tout tracé.

Alors serait-ce cette alliance commerce équitable/grande entreprise qui agite tant les consciences et qui refreine les ardeurs de certains vis-à-vis du commerce équitable? Une soif de pureté idéologique?

Certes, le mouvement a reçu quelques critiques depuis la naissance du label Max Havelaar en 1988. Il est vrai que plusieurs ouvrages ont remis en question le modèle sur lequel repose le commerce équitable et les bénéfices qu’en tirent les petits producteurs du monde entier, au Nord comme au Sud.

Par exemple, certains soulignent que les producteurs équitables gagnent à peine plus qu’auparavant, lorsqu’ils faisaient partie du circuit commercial conventionnel. Si cette affirmation dépend du contexte dans lequel un producteur précis est amené à recevoir une rémunération et s’avère parfois fondée, elle omet de préciser que ces mêmes producteurs vont également tirer de nombreux avantages à se voir intégrés à une organisation démocratique et à apprendre de nouvelles façons de faire. Certains d’entre eux ne communiquent avec leurs voisins que depuis leur appartenance à une organisation équitable et se sentent aujourd’hui appuyés, ce qui les rassure pour leur avenir et celui de leurs enfants. La plupart d’entre eux sont en bien meilleure santé, voient leur production croître et réalisent des économies substantielles des suites de l’adoption de techniques d’agriculture écologique, voire biologique. En parallèle, on constate une amélioration des pratiques syndicales, écologiques et sociales de plusieurs grandes entreprises. Par ailleurs, le mouvement améliore ses pratiques en continu. Par exemple, de nouvelles mesures ont été mises en place pour que les producteurs puissent assurer leur sécurité alimentaire, pour que les femmes soient incitées à prendre davantage la parole et pour que les critères de l’agriculture biologiques soient encouragés.

D’autres critiquent le fait que le commerce équitable, depuis son incursion dans la grande distribution incite les consommateurs à consommer plus plutôt que de consommer mieux. La conscience écologique et même économique préconise de ne rien acheter plutôt que d’acheter un produit inutile, même si cela permet à d’autres d’améliorer leurs conditions de vie. Aussi, certains produits équitables sont équitables au niveau social, mais demeurent néfastes pour l’environnement : tel est le cas des fleurs équitables qui nécessitent un transport sur de longues distances. D’autres produits entrent en concurrence avec leur contrepartie locale et défavorisent des petits producteurs du Nord : tel est le cas du miel équitable et du miel québécois. Mais là entre en jeu le consommateur. Adulte, disposant d’un libre arbitre et d’une capacité de jugement, c’est bien à lui que revient la décision de ce qu’il veut acheter, pourquoi et en quelle quantité. Alors plutôt que de critiquer le mouvement équitable, qui n’est en fait qu’un outil à la disposition du consommateur pour ériger une société meilleure, posons-nous les bonnes questions et réfléchissons à l’impact de nos actions. Ceci devrait d’ailleurs devenir un jeu d’enfant avec la mise en place de la Commission nationale du commerce équitable et d’initiatives similaires à l’étranger probablement dans un futur proche.