Bulletin Oeconomia Humana

Mars-avril 2011, volume 9, numéro 3

Alimentation et agriculture durable.
Par Audrey Meyer, Candidate à la maîtrise en sciences de l’environnement
Catégorie : alimentation durable


En ce vingt et unième siècle, l'alimentation reste un de nos besoins vitaux. Contrairement à ce que prévoyait l'imaginaire collectif des années 1980, nous ne nous nourrissons pas uniquement en ingérant des petites pilules multicolores.

L'agriculture est une activité économique des plus complexes. Elle a non seulement la lourde responsabilité de nourrir la population mondiale, de la maintenir en bonne santé, mais aussi d'assurer les qualités organoleptiques des aliments, sans oublier le rôle qu'elle joue au sein du patrimoine culturel. De plus, c'est elle qui modèle en partie nos paysages.

Notre système alimentaire est néanmoins plus que bancal ; ses incohérences sont manifestes. Ni l'agriculture industrielle ni la révolution verte n'ont réussi à venir à bout de la malnutrition. Le dernier rapport de la FAO (L'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture) estime que ce sont 925 millions de personnes qui sont victimes de la faim en 2010.

Comment se fait-il que les "pays développés" arrivent à nourrir leur population et à se prévaloir d'une exportation agricole forte avec seulement 4,2% de leur population active vouée à l'agriculture alors que les "pays en développement" n'arrivent toujours pas, eux, à subvenir à ce besoin vital quand 48,2% de leur population active s'y emploient ?

Les prix des denrées alimentaires continuent de se rapprocher de ceux qui ont déclenchés les "Émeutes de la Faim" en 2008. La Banque Mondiale indique une hausse de l'indice des prix de 15% d’octobre 2010 à janvier 2011 . La spéculation agricole, l'accaparement des terres par les gouvernements ou des entreprises privées et, surtout, la perte d'agriculture vivrières dans les pays démunis sont parmi les causes qui fragilisent l'accès de leurs habitants à la saine alimentation à laquelle ils ont droit.

Les mécanismes de production intensifs nuisent à la fertilité des sols, les intrants chimiques et les rejets contaminent autant les eaux souterraines que celles de surfaces. Les kilomètres parcourus par les denrées avant de finir dans nos assiettes sont à faire pâlir d'envie le plus fourni des carnets de voyages. La surexploitation des ressources marines est par ailleurs capable d'éteindre une population entière de poisson. Les conditions d'élevage et d'abattage des animaux amènent les canines les plus aiguisées à se poser des questions d'ordre moral.

N’oublions pas de mentionner tous ces "rounds" qui se jouent la plupart du temps à l'extérieur du débat public, mais qui pourtant soulèvent une controverse importante tels les effets cumulatifs des additifs alimentaires ou l'implantation massive de cultures transgéniques. Cette année, les cultures transgéniques ont conquis 10% de terres supplémentaires comparativement à 2009 . Sachant que les vendeurs de semences transgéniques sont bien souvent ceux qui revendent engrais et pesticides, il est légitime de se demander à qui profite réellement une telle expansion.

La concentration des industries agroalimentaires n'épargne personne. Elle brise le lien qui nous reliait ne serait-ce à la terre, du moins aux producteurs. Elle est davantage synonyme d'uniformisation que de qualité gustative. Même dans notre société dite "développée" s'alimenter de façon saine et abordable est devenu une bataille quotidienne. Sur une ville étalée les déserts alimentaires sont courants et les prix des produits biologiques sont dissuasifs pour nombre de personnes. Surtout le consommateur pressé, pour toutes les raisons qu'on lui connait, se perd à essayer de discerner le discours commercial (l'écoblanchiment) de celui entourant l'alimentation s'inscrivant réellement dans des pratiques durables ou même simplement locale.

À qui la faute ? Aux consommateurs qui cherchent toujours le plus bas prix, aux agriculteurs qui souhaitent augmenter leurs revenus et tentent de conformer leurs productions aux exigences sanitaires et commerciales, aux industriels qui souhaitent assurer leur rentabilité "coûte que coûte", etc. Il est toujours tentant de désigner un coupable pour éviter de trop devoir modifier nos propres comportements et concéder un peu de notre confort. Dans ce contexte, il est donc nécessaire d'envisager ces incohérences comme autant d'opportunités de repenser notre système alimentaire, local et mondial. Certes, l'enjeu est de taille : il s'agit de réfléchir à la manière dont nous allons pouvoir nourrir les 9 milliards de terriens qui sont au programme démographique des années 2050, selon l'ONU. Si nous ne nous y attelons pas dès à présent, nous prenons le risque de ne plus pouvoir le faire dans les mêmes conditions de choix dans les années à venir. Car - et c’est une bonne nouvelle - nous avons, semble-t-il, encore de belles possibilités qui s'offrent à nous.

Ce mois-ci, nous avons voulu présenter une nouvelle forme de production et de distribution alimentaire. Voici donc un article pour découvrir les dessous des fermes Lufa : une nouvelle façon d'utiliser l'espace urbain et de consommer local.

Trois comptes-rendus sont également à lire, dont deux portent directement sur les défis actuels de nos systèmes alimentaires.

Celui de Gabriel Legaré porte sur le Séminaire sur les instruments de gouvernance internationale des systèmes alimentaires du 26 novembre 2010. Le deuxième, de Lisa Gravel et Johanna-Maud Egoroff s’intéresse au 23e colloque de l’AMEUS, l’Association de la maîtrise en environnement de l’Université de Sherbrooke, intitulé « De la ferme à l’assiette : pour un cycle de l’alimentation durable ».

Le troisième relate l'allocution de Steven Guilbeault : « L'économie verte dans le monde : où se situe le Québec ? », tenue lors du dîner-causerie organisé par le Conseil des relations internationales de Montréal le 22 février dernier.

Enfin, sur un tout autre sujet, nous avons choisi de rééditer un article de Bernard Girard déjà paru sur son blogue  : "Pourquoi les gains de productivité ne tirent-ils plus les salaires vers le haut?"

Bonne lecture à tous !

 

 

 


1.Source : L'Organisation des Nations Unies pour l'Alimentation et l'Agriculture, "La situation mondiale de l'alimentation et de l'agriculture 2010-2011", Annexe statistiques, Tableau A4.

2.Rapport "Food Price Wacth" de la banque mondiale.

3. ISAAA Brief 42-2010: Executive Summary, Global Status of Commercialized Biotech/GM Crops: 2010.