Le Bulletin Oeconomia Humana
est fier du soutien financier de:

















 

Bulletin Oeconomia Humana

Automne 2012, volume 10, numéro 6


Étudier le discours de la transition

Par René Audet, Professeur au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale




Le thème de la transition fait aujourd’hui irruption tant dans l’espace public que dans la recherche scientifique et représente une nouvelle étape dans la réflexion sur le développement durable et l’éco-innovation. Qu’il s’agisse de la transition vers une économie sobre en carbone, vers l’économie verte ou des villes en transition, le terme est dorénavant consacré tant les discussions internationales sur l’environnement que dans les expérimentations concrètes de divers acteurs. Au niveau scientifique, l’émergence en 2010 du Sustainability Transition Research Network, la tenue de sa conférence annuelle et le lancement de sa revue, ont engendré une véritable convergence interdisciplinaire croisant des perspectives sociales, économiques et technologiques sur les nécessaires transformations des systèmes sociotechniques qui participent à l’aggravation de la crise écologique.

C’est dans ce champ que se situent mes recherches récentes ainsi que mes projets à court terme. En outre, j’ai récemment analysé l’émergence du discours de la transition dans les sphères internationales et dans les mouvements sociaux. C'est de ce premier projet que je fais état ici.

Le discours de la transition commence à véritablement s’imposer tant sur la scène politique mondiale que dans le mouvement écologiste. Or, il ne s’agit pas, dans les deux cas, de la même transition. Dans les organisations internationales comme l’ONU, l’OCDE et l’Agence internationale de l’énergie, l’idée de transition est mobilisée pour évoquer la nécessité de lever les « verrouillages » technologiques qui empêchent l’émergence de l’économie verte. Les investissements dans les technologies vertes, selon ces organisations, n’apparaissent pas avantageux aux entreprises à cause des variables dont elles tiennent compte dans le calcul du risque. Ce « verrou technologique » nécessite alors, selon ce discours, que les gouvernements interviennent en instituant des incitatifs à l’investissement vert capables de modifier le calcul du risque. Il s’agit donc en quelque sorte de mettre en œuvre un nouvel interventionnisme vert afin de corriger les défauts du marché et de faire advenir indirectement l’économie verte en la favorisant par rapport à l’économie dite « brune », c’est-à-dire basée sur les énergies fossiles.

Ce discours, il faut le rappeler, a fait l’objet d’un certain travail lors de la Conférence de Rio+20 en juin dernier, alors que les pays développés auraient souhaité un consensus autour de son bien fondé. En fin de compte, toutefois, les pays en développement sont demeurés méfiants et le discours de la transition vers l’économie verte n’apparait dans la déclaration finale que comme une option jugée opportune pour élaborer des politiques publiques. En conséquence, c’est dans les politiques nationales – principalement dans les pays développés – qu’il faudra maintenant chercher les répercussions de ce discours.

L’autre discours de la transition émane plutôt des mouvements sociaux et de réseaux d’acteurs désirant prendre en charge plus directement les transformations nécessaires à l’atténuation de la crise écologique. On compte parmi eux le mouvement des villes en transition, la « think tank » progressiste New Economic Foundation et des associations de villes comme le réseau européen Energy Cities. Ici, la transition est plutôt pensée comme un processus engendré « par la base », c’est-à-dire par les citoyens, les autorités locales, les communautés, etc. Il s’agit de favoriser l’auto-organisation de ces acteurs et de considérer les transitions à une échelle plus territoriale comme la région, la ville ou même le quartier. Les techniques de consultation et de prospective sont mises à profit afin de créer des visions partagées d’un futur sans pétrole qui ont le potentiel de rassembler des acteurs autour d’un projet commun.

Clairement, ce dernier discours s’oppose à l’idée que l’on puisse générer une économie verte sur la simple base de politiques d’incitation à l’investissement vert. Les entreprises multinationales et les gouvernements centraux – qui sont considérés dans le discours comme les principaux tenants de l’économie brune qui a provoqué la crise écologique – n’y sont pas considérés comme des acteurs capables d’améliorer la situation.

En somme, il sera intéressant d’observer la dynamique d’affrontement de ces deux discours aux niveaux canadiens et québécois. Voilà à quoi je m’emploierai dans les prochaines années.