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Bulletin Oeconomia Humana
Automne 2012, volume 10, numéro 6
Production de connaissances en gestion : la relève et ses défis
Par Raphaël Gagné Colombo, candidat à la maîtrise en sciences de la gestion
La recherche scientifique est à la base du développement et de la création des connaissances dans nos sociétés modernes. C’est le principal moteur de l’innovation dans pratiquement toutes les sphères des activités humaines. Il s’agit d’un pont rigoureux et systématique entre la théorie et la pratique. À une époque où les individus sont plus scolarisés que jamais, cette activité multiforme est omniprésente et en constante expansion. Mais qu’en est-il de la recherche scientifique aujourd’hui? Qu’en est-il de cet art du questionnement et de la rigueur qui semble souvent aller de soi, sans être rigoureusement questionné, justement?
Le monde de la recherche académique est un univers fascinant et extrêmement complexe comportant – comme toute contrée bien constituée – son histoire, ses héros, ses règles, ses hiérarchies, ses institutions ses guerres et ses failles. Actuellement, toute recherche digne de ce nom s’inscrit dans ce contexte bien précis. Pour faire de la recherche de haut niveau, il faut inévitablement respecter certaines normes très strictes, notamment au niveau de la publication. Cela a pour avantage de rendre les travaux commensurables et de permettre les dialogues académiques. Mais se pourrait-il que ce « système » comporte des effets pervers?
C’est du moins ce que pense Bernard Girard, docteur en philosophie et consultant en management. Dans un billet publié cette semaine et reproduit dans cette présente édition d’Œconomia Humana, il dénonce les pratiques de certaines institutions universitaires et les processus de publication. Il explique que plusieurs écoles de commerce offrent des bonus salariaux à leurs professeurs s’ils réussissent à publier dans des revues prestigieuses, et que conséquemment il y a une explosion d’articles et de revues. Cela entraîne une surspécialisation des revues et cette absence d’accessibilité freine la lecture. Son verdict est tranchant : une réelle augmentation de connaissance s’évanouit au profit de « discussions oiseuses ».
Ce triste portrait fait écho à une conférence qui a été donnée cette semaine à l’Université Concordia dans le cadre de la Distinguished Speakers Series organisée par le David O'Brien Centre for Sustainable Enterprise. Le conférencier était nul autre que le célèbre Robert Edward Freeman, souvent considéré comme le père fondateur de la théorie des parties prenantes. Il posait justement la question du rôle de la recherche dans les business schools modernes. Ces institutions particulières du monde académique sont critiquées sous plusieurs aspects par Freeman. Il dit d’abord que contrairement à d’autres domaines, le pont se fait mal entre la recherche et la pratique. Pour reprendre ses termes : « Le monde des affaires doesn’t give a damn about la recherche récente » (traduction libre). Mais plus structurellement, il dénonce lui aussi les processus de publication et plus généralement les classements de revues, d’institutions académiques et de chercheurs. Les divers classements des écoles de gestion à travers le monde (top 100, top 500, etc.) influencent le nombre d’inscriptions et donc les ressources financières des établissements d’enseignement. Donc ces derniers tendent à se mettre en phase avec les critères des classements, afin de grimper en rang. Conséquence : les écoles perdent leur originalité et tendent à s’uniformiser. Cette convergence s’applique aussi aux articles envoyés à des revues académiques qui ont des processus de sélection stricts et qui balaient souvent du revers de la main tout article avec une méthodologie – ou même des idées! – qui sortent du « généralement admis », ce qui est un fléau épistémologique pour la recherche en gestion d’après le conférencier.
De plus, la publication dans une revue cotée « A » représente le saint Graal du chercheur (avant le prix Nobel peut-être). Cette quête absolue de légitimité et de prestige et ce calcul technique brouille la vision du chercheur. Selon Freeman, lorsqu’on parle de « Quelle revue est cotée A ? », on ne parle pas du but de la recherche scientifique. Il y a une dénaturation de l’essence même de la recherche, de sa visée première qui est de créer de la connaissance, de résoudre des problèmes et de développer des théories. Freeman soutient qu’une trop grande importance est accordée au contenant, au symbole de la revue prestigieuse.
Une parenthèse littéraire s’impose ici. Dans l’une de ses Fictions (1944), l’écrivain argentin Jorge Luis Borges décrit l’œuvre publiée de Pierre Ménard (auteur français fictif des années 1930) qui décide de récrire le premier livre de « Don Quichotte », mais de manière absolument identique (dans le vieil espagnol de Cervantes). Dans cette nouvelle, Borges tend à justifier (avec humour et sarcasme) le travail de Pierre Ménard en affirmant même qu’il est supérieur à celui de Cervantes, expliquant par exemple que « Cervantes écrit banalement dans l'espagnol de son temps, là où Ménard se livre à une recréation linguistique analogue à celle des romans historiques du XIXe siècle ». Pourtant, il s’agit bel et bien du même texte.
Aussi absurde que cette métaphore puisse paraître, elle afflige pourtant certains articles scientifiques. Freeman soutient que la validité apparente (face validity) change selon le lieu de publication. En effet, il semble qu’un texte n’aura pas la même « validité » s’il est publié comme chapitre dans un livre marginal que s’il est publié dans une revue cotée A. Pourtant il s’agit bel et bien du même texte.
C’est donc dire que la recherche suscite de nombreux débats, aussi bien dans sa forme que dans son contenu. Les défis sont nombreux pour les chercheurs d’aujourd’hui et il est permis de penser que la nouvelle génération de chercheurs en gestion verra probablement le visage de sa pratique se transformer au cours des prochaines années. Ici à la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable (CRSDD), cette relève est entre autres représentée par trois chercheurs qui ont récemment intégré le corps professoral. Il s’agit de MM. René Audet et Sylvain Lefèvre ainsi que de Mme Lovasoa Ramboarisata, tous trois professeurs au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’UQAM. Chacun d’eux a écrit un article à propos de ses recherches respectives pour cette édition du bulletin Œconomia Humana. Ces articles seront suivis d’une entrevue avec deux étudiantes-chercheures de la Chaire, Mmes Alice Friser et Johanna-Maud Egoroff, à propos du projet « Le développement durable chez les élus : analyse des représentations sociales dans le monde politique ».
Interviewées par Marie-Claude Allard, les deux interlocutrices discutent de leur expérience d’étudiantes-chercheures au sein de notre chaire de recherche. Le Bulletin présentera ensuite le billet de Bernard Girard discuté ci-haut, pour finalement se clore sur une galerie de photos inédites sur l’exposition Humanidade, prises par Alice et Johanna lors de leur séjour à Rio de Janeiro au Brésil, en marge de la conférence internationale Rio+20.
Je vous souhaite une excellente lecture.
-- Note : Pour plus d’informations sur les propos de Freeman, voir : Freeman R.E. et D. Newkirk (2008) « Business as a human entreprise : Implications for education ». In Rethinking Business Management, sous la dir. de Samuel Gregg et James R. Stoner. Princeton : ISI Distributions.
La nouvelle de la métaphore se trouve dans : Borges, J.L. (1944) Fictions. Paris : Gallimard, 185 p.
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