candidate au doctorat en administration, École des Sciences de la Gestion (ESG) UQAM, Chaire de responsabilité sociale et de développement durable
Dans le cadre du 80e congrès de l’Association francophone pour le savoir (Acfas), Pierre Bardelli (Université de Metz) et Amparo Jimenez (CRSDD) ont organisé un colloque intitulé « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) ».
L’objectif du colloque était de donner un éclairage particulier sur une question de recherche fondamentale : quelles sont les limites, dans le domaine du social, de la démarche RSE, notamment par rapport aux interrogations des sciences sociales sur les relations de l’homme au travail (Bardelli et Jimenez, 2012). Tout au long des présentations et des échanges, plusieurs conférenciers se sont penchés sur les questions de l’intervention sociale des entreprises, du rôle des entreprises par rapport à celui de l’État et des conditions pour que la RSE devienne la base d’un nouveau compromis social.
Au fil des présentations et des discussions, la responsabilité sociale s’est définie comme une démarche évolutive construite entre différents acteurs de la société. Cette construction s’effectue entre l’entreprise, les organisations gouvernementales, les organisations de la société civile (syndicats, associations, organisations non gouvernementales), et autres parties prenantes civiles. Son application peut être facilitée par le biais des politiques publiques, mais l’engagement des entreprises et autres organisations doit être volontaire.
Tout en déplaçant la création de normes de l’État vers l’entreprise (Caron, 2012), la RSE place l’action collective au centre du modèle social actuel. Ainsi, pour que la RSE devienne la base d’un nouveau compromis social, cela implique la mise en place d’un mécanisme collectif qui situe l’implication des parties prenantes au cœur de la structure du marché. Tel que présenté lors du colloque, certains mécanismes comme les rapports intégrés (Magnaghi et Aprile, 2012), la norme ISO 26000 (Richard, 2012) et l’internalisation des externalités sociales à la comptabilité (Caron, 2012) permettent de construire de nouveaux liens entre l’entreprise et son contexte social, environnemental et économique. En ce sens, ils contribuent à introduire la RSE dans la construction de nouveaux arrangements durables entre les acteurs sociaux et à instaurer la RSE comme une démarche vers la construction d’un nouveau compromis social.
Du point de vue théorique, le capital social peut être un outil intéressant pour évaluer la relation entre l’entreprise et les parties prenantes (Jimenez, 2012). La RSE nécessite de repenser la notion de capital comme comprenant le capital financier, manufacturier, humain, intellectuel, naturel et institutionnel (Bardelli, 2012). De plus, la RSE réfère à des représentations différentes selon les contextes. Les entreprises comme les multinationales, par exemple, sont parfois appelées à faire des compromis en ce qui a trait à l’éthique vis-à-vis la corruption d’un pays. Lorsqu’une multinationale exerce des activités dans un pays où la corruption est importante et qu’elle s’intègre à son milieu, elle sera perçue comme légitime dans ce pays tout en étant considérée comme socialement irresponsable pour son pays d’origine (Garzon, 2012). Cette distance institutionnelle entre différents milieux peut ainsi servir de cadre théorique pour expliquer comment la RSE peut varier d’un contexte à l’autre.
Du point de vue de la pratique, les particularités inhérentes à chaque contexte font émerger certaines solutions aux défis que pose l’intégration de la RSE comme nouveau compromis social. Dans le cas des rapports intégrés, par exemple, l’objectif promu est la constitution d’une standardisation pour arriver à une comparabilité (Magnaghi et Aprile, 2012). Pour d'autres conférenciers, l’intégration de la RSE à chaque contexte s’effectue par le biais de l’entreprise. Dans une telle perspective, il s’agit de l’instauration d’actions correctives et de transparence. Dans le cas de la dimension sociale dans les achats, ceci peut correspondre à la vérification des données par les tiers et à la divulgation externe (Casin, 2012). La répartition des coûts sociaux internes (ex. : employés) et externes (ex. : clients) dans la chaîne de valeur est un autre moyen privilégié d’assurer une meilleure responsabilité sociale (Richard, 2012).
Toujours en ce qui concerne les enjeux pratiques, les facteurs qui déterminent l’engagement de l’entreprise envers la responsabilité sociale sont le positionnement stratégique véhiculé par la vision du dirigeant, les contraintes normatives et la pression des parties prenantes. Dans cette perspective, le rôle de l’entrepreneur et du dirigeant est d’utiliser des outils pour construire une structure viable pour répondre aux besoins sociaux. Dans le cas des entreprises d’économie sociale, notamment, il ne s’agit pas d’une substitution au modèle dominant constitué de l’entreprise privée et du gouvernement, mais plutôt de son intégration au modèle en place en tant que troisième sphère (Fortin-Lefebvre, 2012). Plutôt que de fragiliser l’entreprise, ce type de structure tend à la rendre plus solide puisqu’elle est plus prudente. Par exemple, dans le cas des Scop1, ces entreprises ont tendance à faire des mises en réserves des bénéfices pour des fonds aux salariés, ce qui constitue une sécurité pour les salariés et pour l’entreprise (Stervinou, 2012). Malgré ces avantages, une telle prudence peut également être un frein à la prise de décision et à la compétitivité de l’entreprise (Stervinou, 2012; Fortin-Lefebvre, 2012).
Finalement, l’apport majeur de la RSE réside dans la reformulation des liens entre l’entreprise, le gouvernement, la société civile et le consommateur pour l’adoption d’un comportement socialement responsable et durable dans le temps. Même s’il reste un long chemin à parcourir pour une réelle intégration de la responsabilité sociale au modèle dominant actuel, les défis que cette intégration présente sont autant d’avenues pratiques et théoriques à explorer.
Notes
1. Les Scop, Sociétés coopératives et participatives, désignent les entreprises à statut Scop (Société coopérative de production) et à statut Scic (Société coopérative d’intérêt collectif). Soumises à l’impératif de profitabilité comme toute entreprise, elles bénéficient d’une gouvernance démocratique et d’une répartition des résultats prioritairement affectés à la pérennité des emplois et du projet d’entreprise (Confédération Générale des Scop, 2012)
Références
Bardelli, P. 2012. « La dimension sociale des DPRSE : négation de la centralité du rapport salarial ». Colloque « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE)», Congrès 2012 de l’ACFAS, Palais des Congrès, 9 mai 2012.
Caron, M.A. et Latulipe, L. 2012. « L’idée comptable d’internaliser les externalités sociales : dimensions politique et idéologique de la recherche-intervention comptable ». Colloque « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE)», Congrès 2012 de l’ACFAS, Palais des Congrès, 9 mai 2012.
Casin, D. 2012. « La dimension sociale dans les achats : un simple vernis ou une réelle intégration?». Colloque « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE)», Congrès 2012 de l’ACFAS, Palais des Congrès, 9 mai 2012.
Fortin-Lefebvre, E. 2012. « L’entrepreneuriat social en tant que compromis entre les logiques économique et sociale». Colloque « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE)», Congrès 2012 de l’ACFAS, Palais des Congrès, 9 mai 2012.
Garzon, C. 2012. « Corruption d'État et modes d'entrée des FMN dans les pays émergents : dimensions institutionnelles d'un modèle de contingence». Colloque « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE)», Congrès 2012 de l’ACFAS, Palais des Congrès, 9 mai 2012.
Jimenez, A. 2012. « Capital social et stratégie de responsabilité sociale ». Colloque « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE)», Congrès 2012 de l’ACFAS, Palais des Congrès, 9 mai 2012.
Magnaghi, E. 2012. « Vers l'Integrated Report : une première analyse d'un parcours qui vient de commencer». Colloque « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE)», Congrès 2012 de l’ACFAS, Palais des Congrès, 9 mai 2012.
Ramboarisata, L. 2012. « La problématique du « social » en gestion : asymétrie entre production scientifique et transfert de connaissances ». Colloque « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE)», Congrès 2012 de l’ACFAS, Palais des Congrès, 9 mai 2012.
Randriamanga, N.A. 2012. « Les perspectives et les limites des activités sociales de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) : recyclages, au Québec ». Colloque « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE)», Congrès 2012 de l’ACFAS, Palais des Congrès, 9 mai 2012.
Richard, F.J. 2012. « Comment l’ISO 26000, en réinterrogeant les frontières des entreprises, permet-elle de lier responsabilité et nouveau modèle de rentabilité? ». Colloque « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE)», Congrès 2012 de l’ACFAS, Palais des Congrès, 9 mai 2012.
Sotamenou, J. 2012. « Pratique de la responsabilité sociétale des entreprises par les managers au Cameroun ». Colloque « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE)», Congrès 2012 de l’ACFAS, Palais des Congrès, 9 mai 2012.
Stervinou, S. 2012. « Vers une typologie du dirigeant de Scop : une étude exploratoire dans l’ouest de la France ». Colloque « Limites et perspectives de la dimension sociale de la responsabilité sociale des entreprises (RSE)», Congrès 2012 de l’ACFAS, Palais des Congrès, 9 mai 2012.