Bulletin Oeconomia Humana

Mai 2012, volume 10, numéro 4


De la crise financière à l’économie verte : un chemin qui risque d’être long1
Corinne Gendron, titulaire de la CRSDD et professeure à l'UQAM au département Stratégie et responsabilité sociale et environnementale


 

Même si la crise actuelle est prioritairement de nature financière et économique, on peut avancer qu’elle est potentiellement le symptôme de dérèglements fondamentaux s’inscrivant dans d’autres dimensions ; de façon assez évidente, elle interroge les structures de gouvernance ainsi que plus diffusément la coordination d’un système intégré à l’échelle mondiale, mais aussi peut-être l’articulation entre le système financier et l’économie réelle. Par contre, il serait hasardeux de prétendre que la question environnementale est au cœur de cette crise, même si les dérèglements écologiques auront des répercussions sur le système économique et financier et présideront vraisemblablement à d’autres crises structurelles et conjoncturelles dans les années ou les décennies à venir.
 
Les causes de la crise que nous connaissons actuellement résident dans une série de dysfonctionnements dont on mesure, à notre avis, encore mal les ramifications. Au delà d’une gestion certainement laxiste de plusieurs paramètres économiques et financiers, d’un laisser-faire donnant libre cours à des enrichissements gratuits, et d’une abdication devant les dictats de quelques puissants acteurs, il faut reconnaître que l’intégration du système financier, économique et productif à l’échelle mondiale pose des défis particuliers qu’exacerbe certainement la financiarisation de l’économie, c’est-à-dire la préséance croissante des impératifs financiers dans la prise de décision, et ce à de multiples échelles.
 
Par ailleurs, la crise a certainement fragilisé, au-delà de ce qui est reconnu par les décideurs nous semble-t-il, le système économique et financier mondial. Or, cette crise aurait pu être l’occasion de refonder sur de nouvelles bases ce système. Mais il nous semble que nous sommes ici face à un rendez-vous manqué si l’on réfléchit aux chantiers qui auraient pu être entamés quant à la nécessaire écologisation de nos économies, que nous avons relégués à une date ultérieure à des coûts qui en seront d’autant majorés2.
 
Les mesures de relance : un rendez-vous manqué
 
Depuis que la crise écologique bouscule le système productif en l’interrogeant sur de nouvelles dimensions, les économistes se sont appliqués à comprendre l’articulation problématique entre notre système économique et les écosystèmes, en développant divers concepts tels que les externalités négatives. Plusieurs écoles ont offert leur diagnostic des ratés d’une articulation pourtant nécessaire, et les solutions correspondantes. Ainsi, à l’extrême de l’orthodoxie, l’école des droits de propriété avance l’idée que la dégradation de l’environnement résulte de l’absence de droits de propriété sur l’environnement, et que c’est par le biais de sa privatisation que pourrait émerger une dynamique de marché autorégulatoire permettant d’atteindre un niveau « optimal » de pollution. L’école néoclassique avance pour sa part que c’est une sous-évaluation des biens environnementaux, qu’ils soient publics ou privés, qui mène à leur sur-exploitation, et qu’il faut par conséquent en hausser le coût. Selon l’école néoclassique radicale, c’est à travers une construction des courbes d’offre et de demande écologique qu’il convient d’établir le niveau de pollution optimal à partir duquel puisse se déployer une logique marchande auto-régulatrice. L’école néoclassique appliquée préfère réserver aux sciences (la biologie, l’écologie…) la détermination d’un seuil de pollution acceptable à partir duquel fixer des incitatifs économiques à même de contenir l’activité économique dans les limites écologiques. Les économistes ont aussi interrogé les logiques macro-économiques en regard des impératifs environnementaux. De la variante Solow-Stiglitz comme réponse à la fonction de production Cobb-Douglas3 à l’hypothèse d’une économie stationnaire, la croissance économique est au cœur du questionnement sur la « durabilité » de nos économies. Certains proposent de suspendre cette croissance pour tendre vers une croissance 0 ou même une décroissance, sans pour autant expliquer quels mécanismes de redistribution pourraient venir palier à la logique de percolation qui légitime encore, même timidement, le régime d’accumulation propre aux systèmes économiques capitalistes. D’autres émettent l’hypothèse d’une croissance « angélique » où chaque point de croissance serait non seulement neutre du point de vue écologique, mais porteur d’un découplage susceptible de réduire l’intensité écologique des activités économiques.
 
Ce qu’on peut retenir de ces différents débats est que ce n’est pas tant l’économie qui s’oppose à l’environnement comme continuent de le prétendre les bénéficiaires du statut quo, mais une économie intensive sur le plan écologique qu’il faudrait bien remplacer par une économie du futur caractérisée par un nouveau rapport à l’environnement. Ce rapport est structuré tout autant par le cadre législatif et réglementaire que par les outils économiques qui viennent conjointement fixer les balises à l’intérieur desquelles se déploient les activités économiques, en précisant les normes substantives d’opération de même que les conditions de la rentabilité. Sans prétendre dépasser le dilemme de la croissance économique dont on peut douter qu’elle puisse être totalement dématérialisée à court terme compte tenu des besoins encore très « matériels » (denrées, logement…) auxquels elle devrait se dédier en priorité, on peut à tout le moins s’intéresser à sa qualité, c’est-à-dire à son intensité écologique et à son potentiel de développement social dans une perspective équitable. Il serait temps en effet que nos gouvernants cessent d’en appeler à « la » croissance, et commencent à discuter de « quelle » croissance nos sociétés, leur économie et leurs citoyens peuvent véritablement bénéficier.
 
Passer de l’économie d’hier à l’économie de demain ne sera pas chose aisée, car il s’agit de réorienter l’ensemble de l’appareil productif vers une nouvelle compréhension des besoins où la préservation des équilibres et la conservation des écosystèmes sont envisagées comme des biens suprêmes à l’aune desquels juger de la pertinence des activités productives susceptibles de porter atteinte à ces écosystèmes. Cela suppose non seulement une modification des règles, hasardeuse compte tenu des logiques politiques4, mais aussi des investissements massifs susceptibles de porter la transition de l’appareil productif.
 
Parce qu’elle a nécessité des investissements publics colossaux, la crise économique dont nous sortons à peine aurait pu être l’occasion de faire un bond de géant dans cet exercice gigantesque de modernisation écologique de l’économie qui nous attend. Si les investissements publics avaient été assortis de considérations écologiques, nous aurions bénéficié d’un double, voire même d’un triple dividende : économique, social et écologique. Or, le Canada n’a pas su saisir cette occasion exceptionnelle alors même que des pays comme la Chine ont su tirer profit de cette conjoncture, ce qui témoigne peut-être de la vision caractéristique d’un leadership en consolidation. Les engagements « écologiques » du gouvernement canadien (et encore, la qualification de ceux-ci peut être questionnée puisqu’ils incluent des subventions à l’industrie nucléaire et aux technologies de captage du carbone) atteignent à peine 4% du plan de relance alors que ces engagements s’élèvent à 69% du plan de relance de la Corée, 34% du plan la Chine, 19% de celui de l’Allemagne et 16% de celui des États-Unis. Ces chiffres démontrent clairement que le Canada est en train de prendre un dangereux retard dans la modernisation de son économie et qu’il risque d’être un pauvre joueur dans l’économie mondiale de demain, au détriment non seulement de l’environnement local et global, mais aussi de son industrie, de ses travailleurs et de ses citoyens.


Notes :

1  Cet article est paru une première fois dans le bulletin Oeconomia Humana de février 2010.

2  Stern Review on the Economics of Climate Change. 30 October 2006.

3  Q = Ka1Ra2La3 où Q (l’output) résulte d’une combinaison de trois types de facteurs : K (le capital), R (les ressources naturelles) et L (le  travail),  et où a1 + a2 + a3 = 1 et ai > 0. Pour que le développement soit durable, le stock de capital doit augmenter ou à tout le moins demeurer constant à travers les générations. Cette règle est formalisée de la façon suivante : dK/dt = K = d (Km+Kh+Kn)/dt > 0 où le stock de capital total K se  compose d'une combinaison de capital manufacturé Km, de capital humain Kh et de capital naturel Kn.

4  Aunio, Anna-Liisa. 2009. « Governmental Responsibility ». Workshop The Ethics of Consumption, 15-16 Octobre. Goethe-Institut, Montréal.