Ces derniers jours, on observe une certaine accalmie dans l’actualité du développement durable : pas de catastrophe médiatique, ni d’événement majeur en dehors de la célébration de la journée de la Terre. Montréal n’a pas été en reste, fort heureusement. La crise universitaire qui fait la une des médias depuis plusieurs semaines est peut-être pour quelque chose en ce qui concerne la faible actualité du développement durable au Québec. Au niveau canadien, l’annonce par Ottawa de sa volonté de porter un coup de hache dans les évaluations environnementales par la réduction des délais et du nombre des intervenants au niveau fédéral par souci d’efficacité a été le plus remarqué . Le message des conservateurs est clair : le besoin de croissance de l’économie canadienne ne peut s’accommoder de la multiplicité et de la durée actuelle des évaluations d’impact environnemental. Sur la scène internationale, pas grand-chose non plus à se mettre sous la dent, excepté le dernier tour de négociations entamé le 23 avril pour se clôturer le 4 mai à New York avec pour objectif la formalisation du document final de Rio+20 . Mais on ne peut pas dire que cela fasse grand bruit, au-delà des enceintes des Nations unies et des experts commis à la tâche. La crise économique par contre est toujours omniprésente dans les médias et la récession se fait jour notamment en Europe.
La Finance, partie prenante ou imposante
Dans les médias, la Grèce cède progressivement sa place et sa mauvaise réputation à l’Espagne sans pour autant se porter véritablement mieux après la cure d’austérité. L’Italie semble avoir plus de réussite, mais au prix de quels sacrifices sociaux et pour combien de temps? Et, nous dit-on, depuis l’Allemagne, se prépare une spéculation sur la dette souveraine française aux lendemains des élections présidentielles . Une attaque qui semble certaine et prometteuse surtout que le candidat socialiste qui soulève peu de passion dans les salles de marché semble bien parti pour l’emporter. La menace est telle que les pires prédictions vont même jusqu’à envisage le scénario catastrophe de l’effondrement de l’euro. Dans tous les cas, l’électeur est prévenu : le marché n’a pas de droit de vote, mais il s’arroge un droit d’influence, pour ne pas dire d’ingérence dans le choix démocratique des citoyens. Si cela venait à se réaliser, cela enlèverait aux pays en développement, que l’on dit à raison sous le joug des institutions financières (internationales), toute raison de pleurer encore sur leur propre sort. Et pour cause, la preuve sera donnée que l’indépendance des États n’est que mirage puisque même les pays dits développés ne sont pas à l’abri de l’ingérence du système financier. « L’exploiteur », pour coller au jargon des contempteurs du capitalisme libéral, change juste de nom : il n’est pas le FMI (où la Grèce émarge désormais) ou la Banque mondiale (comme on aime le décrier dans les milieux altermondialistes), mais il s’appelle tout simplement la Finance. Aux programmes d’ajustement structurel des pays en développement semble correspondre aujourd’hui les plans de rigueur (budgétaire) des pays plus développés au plan économique. L’austérité semble devenir l’autre nom de l’ajustement structurel et la récession est désormais son meilleur allié.
Le défi : entrer par la porte de la rigueur et sortir par celle la croissance
Après avoir professé l’austérité partout pendant des mois, défendu la règle d’or et fait adopter un traité de discipline budgétaire, les États de l’Union européenne sous la houlette de l’Allemagne semblent s’ouvrir petit à petit à l’idée de la croissance. Ainsi, le Président de la Banque centrale européenne (BCE) et la chancelière allemande ont-ils exprimé récemment des ouvertures envers l’idée de croissance, poussés peut-être en cela par le dénouement envisagé de l’élection présidentielle en cours dans la deuxième économie européenne qu’est la France . Pouvait-il en être autrement lorsque les plans de rigueur ont eu pour effet de plonger nombre de pays dans la récession? Mais si le vocable croissance semble faire son bout de chemin, on s’interroge tout de même sur la nature de cette croissance car tous les analystes s’accordent sur le fait que ces acteurs ne parlent pas le même langage; les modalités de cette croissance et leurs préconisations pour y parvenir diffèrent très grandement . On peut seulement constater que l’idée de la croissance qui passait naguère pour une hérésie dans un contexte d’austérité, reprend du poil de la bête. Elle a souvent été tellement décriée que l’on se serait même cru au milieu de militants de la décroissance; mais que non! Dans un tel contexte, peut-on encore s’étonner que le développement durable disparaisse des radars?
Le développement durable aux oubliettes
Le vocable de la durabilité se fait plus rare que jamais; la campagne française en est l’illustration. Les préoccupations environnementales ont presque disparu avec le faible score enregistré par le parti écologiste français (Europe Écologie-Les Verts). On ne peut pas dire que le projet ou les propositions écologistes soient reprises avec enthousiasme par les deux qualifiés en dehors de ce qui est inscrit dans l’accord que ce parti a signé avec les socialistes et qui prévoit l’entame, pendant le quinquennat, de la fermeture de la plus vieille centrale nucléaire (Fessenheim); mais là aussi, c’est déjà trop demander. La perte éventuelle des emplois dans la filière est brandie en épouvantail, en opposant encore une fois les enjeux sociaux et environnementaux. Si l’Allemagne semble enviée pour ce qui est de ses options économiques et notamment sa compétitivité, on ne peut pas dire que son choix de sortir du nucléaire inspire autant le pouvoir français actuel! Quoi de plus étonnant donc que dans ce contexte où la rigueur fait la loi, et où la croissance se cherche, le développement durable soit la grande oubliée. Cela n’étonne point d’ailleurs car comme le fait observer Hoffman (2001) dans son histoire de l’environnementalisme dans les entreprises américaines de la chimie et du pétrole, la crise a un effet inhibiteur pour le développement durable en général et sa dimension environnementale en particulier. Comme on peut le constater, le contexte actuel nous amène bien loin souvent des débats sur le développement durable suscités dans le milieu académique. La question n’est point en l’espèce de dire laquelle des deux conceptions de la croissance serait la plus souhaitable ou cohérente avec l’exigence de développement durable, encore que l’idée d’une croissance durable est très disputée. Il faut juste rappeler d’une part que pendant que l’on se bat autour de la croissance ou de ses modalités, la crise écologique reste permanente. D’autre part, la croissance n’entraîne pas forcément le développement et le développement ne nécessite pas nécessairement de la croissance comme le soutiennent les tenants de l’économie écologique (Daly H.). Il y a donc urgence à repenser l’économie dans une perspective de développement durable car toute relance qui ne privilégierait pas les activités à fort potentiel de développement social, ou qui ne participerait pas à la préservation de l’environnement en évitant de créer notamment d’autres passifs, produira une croissance bien éphémère et toujours nocive pour l’avenir de la planète et des populations. Satisfaire uniquement aux seules exigences de la finance est une impasse dont l’entrée se présente déjà à l’Europe sous forme de récession. Vivement qu’on en sorte, par la bonne porte!
4. Si en droit et dans les faits c’est le citoyen qui vote, la réalité nous donne à voir que même sans être en capacité de glisser un bulletin dans l’urne, les marchés financiers peuvent orienter le citoyen dans son choix final voire lui imposer un choix. C’est ce qui semble se faire avec la menace de la spéculation sur la France si le candidat socialiste venait à être élu.
5. En effet, le 30 mars 2012, 25 des 27 États européens ont adopté ce pacte.
7. Les uns recommandent une relance de l’activité par la demande, les grands travaux..., les autres souhaitent privilégier l’offre par une libéralisation accrue notamment du marché du travail, en somme une réforme toute aussi structurelle dans la lignée de l’austérité.