Il y a déjà plus de quinze ans, Stark affirmait que « la responsabilité sociale d'entreprise est devenue la sagesse conventionnelle des milieux d'affaires » (Harvard Business Review, 1993). On peut certainement être d’avis que l’affirmation était un peu prématurée pour l’époque, mais on ne peut que reconnaître que, depuis lors, la plupart des firmes ont effectivement adopté des programmes volontaires de responsabilité sociale ou de citoyenneté corporative, qu’elles se sont dotées de chartes éthiques ou de codes de conduite, qu’elles ont mis en place des procédures de contrôle de conformité et que plusieurs vont même jusqu’à rendre publics des rapports de responsabilité sociale ou de développement durable. La RSE est devenue l’objet d’un large consensus social. Cependant, on ne peut s’empêcher de remarquer du même coup que des voix importantes manquent à l’appel; ainsi en va-t-il de la troublante discrétion, pour ne pas dire quasi absence de la PME, autant dans le discours que dans la pratique de la RSE. C’est un peu comme si la RSE était réservée au monde de la grande entreprise; comme si la PME n'était pas concernée et pouvait se tenir à l'écart des débats et des pressions autour de la responsabilité sociale des entreprises.
Pourtant, la vague de la RSE qui emporte les grandes entreprises et particulièrement les entreprises mondialisées, a déjà commencé à déferler le long de leur chaîne de valeur et se répercutera inévitablement sur leurs fournisseurs et sous-traitants. Les PMEs intégrées à ces chaînes de valeur devront alors non seulement être en mesure d'intégrer les principes de la RSE, mais également d'en rendre compte de façon crédible, au risque d'être écartées au profit de partenaires moins susceptibles de mettre à risque la réputation des grandes entreprises.
Certains prétendent que les PMEs sont déjà engagées dans de nombreuses pratiques de responsabilité sociale, mais qu’elles ne les désignent tout simplement pas ainsi : les PMEs seraient les Monsieur Jourdain de la RSE; elles feraient de la RSE sans le savoir. D’autres soutiennent plutôt que les PMEs réagissent et se comportent différemment des grandes entreprises en matière de RSE parce qu’elles sont effectivement différentes, de manière inhérente; il ne s’agit pas simplement d’une différence de label, mais d’une différence quasi ontologique. Si tel est le cas, quelles sont alors ces particularités qui pourraient expliquer l’apparente différence d’attitude de la PME à l’égard de la RSE ? Celles-ci doivent certainement être plus substantielles et plus profondes que les obstacles conventionnels de coûts, de temps et d’information qui sont toujours invoqués pour expliquer la timidité des PMEs à l’égard de la RSE. Nous croyons que la réponse tient en bonne partie dans la reconnaissance que les moteurs (drivers) de la RSE dans les PMEs ne sont pas les mêmes que ceux qui opèrent dans les grandes firmes.
La recherche empirique est encore très embryonnaire concernant les motivations pour la RSE dans les PMEs, mais des observations convergentes se dégagent déjà : sans qu’elles soient indifférentes aux considérations économiques, il ressort que dans les PMEs la motivation la plus importante pour la RSE résiderait dans les convictions personnelles des propriétairesdirigeants. Les facteurs externes ou stratégiques (de positionnement, de développement d’image ou de quête de légitimité) qui impulsent la RSE dans les grandes entreprises ne seraient pas aussi déterminants dans les PMEs; la RSE mouture PME serait davantage nourrie par les valeurs personnelles des dirigeants (values-driven) qu’engendrée par les pressions du marché (market-pushed). Ceci n’implique évidemment pas que les dirigeants de PME soient insensibles aux économies de coûts potentielles de pratiques d’écoefficience par exemple, qui sont de fait un des vecteurs actifs d’intégration de la RSE dans les petites entreprises; les pressions économiques demeurent, vulnérabilité oblige. Mais la seule démonstration de bénéfices économiques potentiels (le «Business Case») ne sera probablement pas suffisante pour attirer le dirigeant de PME vers la RSE si sa motivation principale à cet égard réside davantage dans la conviction que « c’est la bonne chose à faire », plutôt que dans « parce que c’est payant ».
De toute évidence, il y a encore place à recherche en regard des motivations des dirigeants de PMEs face à la RSE : en quoi et jusqu’à quel point la RSE de souche PME est-elle différente de la RSE dominante de type grande entreprise ? En tout état de cause, il ne semble pas que le simple «downsizing» de l’appareillage de la RSE modèle grande entreprise soit la meilleure façon de favoriser la diffusion de la RSE dans l’univers des PMEs.
Note: Cet article a fait l'objet d'une première publication dans le Bulletin Oeconomia Humana du mois de novembre 2008.