C’est sur l’héritage d’un pionnier de la responsabilité sociale que s’est érigée l’École de Montréal. Dès les années 1980 en effet, le professeur Jean Pasquero s’était attaché à développer une perspective originale de la responsabilité sociale se démarquant des approches utilitaristes ou normatives en vue de mieux saisir les dynamiques à l’œuvre dans ce mouvement. En continuité avec ces premiers travaux, la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable créée au tournant des années 2000, déploya un ambitieux programme de recherche à travers lequel ses chercheurs étudièrent les multiples facettes d’un mouvement en pleine expansion. À l’image du mouvement lui-même, leurs analyses s’émancipèrent du domaine managérial pour articuler de nouvelles disciplines comme la sociologie, le droit, la comptabilité ou encore l’histoire et la science politique. Au même moment s’instaurait un dialogue fructueux avec des collègues français, pour donner naissance au milieu des années 2000 au RIODD, le Réseau international de recherche sur les organisations et le développement durable.
Les analyses issues de ces travaux et de cette collaboration partagent leur ancrage empirique, une sensibilité aux dimensions sociales, une approche compréhensive de même qu’une hybridation disciplinaire. Elles offrent du phénomène de la responsabilité sociale une vision renouvelée, à la fois plus large et plus approfondie que les travaux traditionnels. Le mouvement de la responsabilité sociale ne s’y résume plus aux initiatives volontaires des entreprises auxquelles l’avaient confiné les études managériales, et sa conceptualisation nécessite de recourir à des analyses fondamentales quant à la régulation de nos sociétés, à la nature de la firme et aux dynamiques sociales. Sans pour autant adhérer à un même modèle ou construire un schéma explicatif intégré, ces analyses partagent des points communs et incarnent une perspective partagée de la responsabilité sociale au point d’en faire une véritable école de pensée. Le choix de l’appellation École de Montréal n’est bien sur pas anodin. Il s’appuie tout autant sur l’ancrage géographique de plusieurs des chercheurs concernés que sur l’historique du dialogue entamé avec les chercheurs français, dont le point tournant fut le séminaire intercontinental sur la RSE organisé à Montréal à l’automne 2006. C’est donc pour rendre compte de cette perspective distinctive de la responsabilité sociale, tout autant que de la richesse et de la diversité des travaux qui s’en réclament que nous avons décidé de publier l’ouvrage Repenser la responsabilité sociale de l’entreprise. L’école de Montréal, dirigé par Corinne Gendron et Bernard Girard, qui rassemble les textes d’une trentaine de contributeurs.
Inspiré par les premiers travaux critiques de la responsabilité sociale et résolument inscrit dans une perspective institutionnaliste, cet ouvrage rassemble des analyses qui s’émancipent d’une perspective managériale mais aussi du business case ou d’une approche normative pour embrasser la responsabilité sociale dans ses multiples incarnations. Il puise dans les méthodes et l’analyse sociologique qui permettent tout autant de déconstruire les discours que de mettre au jour les dynamiques de co-construction des acteurs.
On pourra constater que beaucoup des travaux présentés dans cet ouvrage s’appuient sur des recherches empiriques à travers lesquels les chercheurs ont pu observer à la fois les comportements, les pratiques et les discours. Nourries par un bagage multidisciplinaire et un croisement des regards, ces analyses donnent une importance particulière à la dynamique sociale, et plus largement au processus de construction sociale de la réalité. La sensibilité sociologique de l’École de Montréal s’exprime enfin par le refus des pré-notions, la neutralité du chercheur vis-à-vis des représentations sociales des acteurs et la distance à l’égard de leurs discours. L’apport du socio-constructionnisme permet quant à lui d’appréhender la responsabilité sociale, dans une perspective dynamique, comme forme d’innovation à travers laquelle les acteurs reconstruisent en permanence le cadre de leurs actions. Par ailleurs, les analyses présentées dans cet ouvrage redonnent à l’État le rôle de premier plan qu’il joue dans la structuration des rapports économiques, et préfigurent les nouvelles modalités de régulation qui émergent à la faveur de la mondialisation et du basculement de la démocratie représentative vers une démocratie de plus en plus participative.
On pourra constater dans cet ouvrage qu’au delà du débat entre volontarisme et contrainte, les travaux de l’École de Montréal prennent acte des innovations régulatoires qu’illustrent les multiples dispositifs associés à la responsabilité sociale. Et ils analysent les modes d’une institutionnalisation de la responsabilité sociale notamment portée par l’État, mais aussi par une transformation du marché et de l’entreprise. L’essence de l’École de Montréal consiste vraisemblablement en un déplacement de la question centrale que pose la responsabilité sociale : il ne s’agit plus tant de savoir comment implanter la responsabilité sociale en entreprise, comment intégrer les intérêts des parties prenantes… mais bien de se questionner sur le quoi : quel est le rôle de l’entreprise? Quel est le sens du projet productif? Quelle est la participation de l’entreprise au grand projet de société, et quelle place les acteurs jouent-ils dans le système de gouvernance de cette institution centrale de nos sociétés?
L’ouvrage Repenser la responsabilité sociale. L’école de Montréal est organisé en trois parties intitulées 1) une mise en question de la firme, 2) normes et outils et 3) terrains. La première partie rassemble des textes conceptuels qui proposent une analyse du mouvement de la responsabilité sociale et de ses répercussions sur l’entreprise et la régulation économique globale. S’appuyant sur une démarche historique, Pasquero offre une lecture originale de la responsabilité sociale et des différentes formes qu’elle a prises à travers l’histoire, pour conclure à un renouvellement du mode de régulation sociale. Webb propose lui aussi une lecture historique, axée cette fois sur la régulation de la firme, en posant l’hypothèque qu’après une longue période de déresponsabilisation s’amorce aujourd’hui un processus de re-responsabilisation visible à travers l’émergence d’une série de dispositifs normatifs inédits. Toujours à partir d’une perspective macrosociale, Bardelli choisit d’analyser le potentiel de la responsabilité sociale à refonder le rapport salarial, et conclut qu’il dépend d’une série de conditions, dont la restauration des solidarités et la réhabilitation du travail comme voie d’accomplissement personnel. Rousseau et Tchotourian se penchent pour leur part sur des développements judiciaires récents qui mettent en question la primauté actionnariale et ouvrent la voie à une gouvernance corporative davantage propice à la responsabilité sociale d’entreprise.
Mais la théorie des parties prenantes qui semble faire son incursion chez les tribunaux n’est pas sans poser problème, comme l’analyse Acquier en montrant comment cette approche ambigüe inscrit la responsabilité sociale dans une perspective tronquée de la dynamique sociale et échoue dans ses prétentions à réformer la gouvernance d’entreprise. Capron situe la réflexion à une échelle plus large en s’interrogeant sur le rapport de la responsabilité sociale à la démocratie, et conclut que cette dernière peut certes être menacée par les dispositifs d’autorégulation, mais que le mouvement de la responsabilité sociale s’incarne aussi dans une série de dispositifs internationaux susceptibles de participer à une démocratisation de l’économie mondialisée. Gendron analyse les conceptualisations de la firme développées par les économistes traditionnels pour montrer à quel point la représentation dominante qui amalgame les deux visions pourtant contradictoires d’une entreprise comme propriété de ses actionnaires et simultanément de nœud de contrats fait de la responsabilité sociale non seulement un impensé, mais un impensable. En s’appuyant sur le concept de praxis performative, Gond analyse pour sa part le potentiel de la responsabilité sociale à refonder les représentations de la firme et, conséquemment, les pratiques managériales qui s’y ancrent et y prennent sens.
La seconde partie de l’ouvrage concerne les normes et les outils mobilisés par la responsabilité sociale, en explorant notamment son rapport au droit qui a fait, et fait encore l’objet de nombreux débats et controverses. Igalens s’intéresse à l’évolution de la position européenne quant à la définition de la responsabilité sociale, d’abord pensée comment étant « au-delà de la loi », mais s’ouvrant désormais sur un principe de co-régulation qui reste à préciser. En écho à cette évolution, Desbarats montre ensuite comment la responsabilité sociale, autrefois envisagée comme volontaire, tend de plus en plus à être absorbée par le droit, soit par la formulation de nouvelles obligations, soit par un encadrement des dispositifs d’auto et de co-régulation. En se situant à l’échelle internationale, Daugareilh approfondit la réflexion sur le rapport entre responsabilité sociale et droit en montrant que si la responsabilité sociale participe d’une incontestable déconstruction du droit, elle est simultanément le terreau d’innovations juridiques qui ne sont pas dénuées de pertinence dans un contexte de mondialisation économique. Audet explore les avenues que prennent ces innovations en analysant l’interaction problématique des normes proposées par les nouveaux mouvements sociaux économiques avec le cadre juridique traditionnel du commerce international, et montre que l’institutionnalisation de ces normes requiert des compromis qui ne sont pas sans effet sur la norme initiale et ses promoteurs. Bouslah, M’Zali et Turcotte étudient pour leur part l’incidence de la normalisation privée sur la performance financière des entreprises, pour conclure à une relation équivoque, mais aussi constater l’importance des promoteurs dans l’appréciation qu’en font les marchés financiers. À l’échelle gestionnaire, Caron et Turcotte montrent que l’imbrication des pratiques de responsabilité sociale dans les processus économiques traditionnels donne lieu à des innovations sociales dont la trajectoire est marquée par l’action de nouveaux entrepreneurs institutionnels comme l’illustre l’action structurante de la Global Reporting Initiative (GRI) en matière de triple reddition de comptes. Reveret et Parent discutent de leur côté d’une autre innovation, l’analyse du cycle de vie, en s’attardant à l’intégration problématique des éléments sociaux dans un outil qui sert pourtant d’assise à bon nombre de politiques publiques et privées de développement durable. Cette partie s’achève sur un texte de Caron qui s’intéresse au processus de construction de la comptabilité environnementale et dévoile les dimensions politiques et sociales du calcul de la rentabilité occultées par la technicité du dispositif comptable.
La troisième partie de l’ouvrage propose une série d’études de terrain illustrant l’importance des analyses empiriques pour comprendre, à travers ses incarnations variées, le phénomène de la responsabilité sociale dans toutes ses facettes. Labelle, Aka et Pichette montrent comment, face à des attentes multiples et malgré des moyens limités, les dirigeants de PME initient des démarches de responsabilité sociale en créant des espaces de négociation et de compromis à l’image de médiateurs, mais aussi de traducteurs entre univers étrangers. Ramboarisata explique que la responsabilité sociale répond à des logiques d’appropriation spécifiques dans les organisations coopératives et mutualistes, déjà en proie à une tension entre des objectifs sociaux et des impératifs marchands, tout en étant mobilisée dans des processus l’affirmation identitaire, de positionnement stratégique ou de changement radical. Hervieux, Gedajlovic et Turcotte explorent plus avant les problèmes d’articulation entre les logiques économique et civile en étudiant la figure de l’entrepreneur social et ses processus de légitimation. Par ailleurs, même si elles s’en distancent avec force, Lefevre montre que les ONG elles-mêmes ne sont pas à l’abri des processus marchands, si bien qu’à mesure qu’elles s’institutionnalisent, se professionnalisent et s’organisent, se fragilise leur lien avec une société civile qu’elles ont la prétention d’incarner. Dans une première étude consacrée à un pays du Sud, Jimenez étudie les processus de dialogue mis en œuvre par une entreprise colombienne forcée de composer avec la guérilla dans un contexte politique instable. Barin-Cruz s’intéresse pour sa part aux stratégies commerciales dédiées aux populations démunies (Base de la pyramide ou BOP) en analysant le cas d’une entreprise brésilienne d’électricité (Coelce). Enfin, Raufflet propose une réflexion sur les spécificités de la recherche canadienne en matière de responsabilité sociale, et l’intérêt de cette spécificité pour mieux comprendre le phénomène d’une part, et enrichir la formulation des politiques publiques en matière de régulation économique d’autre part. L’ouvrage s’achève sur une post-face de Girard et Gendron qui propose cinq chantiers permettant d’approfondir les analyses mais aussi de préciser les concepts développés au fil des programmes de recherche de l’École de Montréal.
Note: une partie de ce texte reprend la présentation que Gendron propose dans l’introduction de l’ouvrage Repenser la RSE. L’école de Montréal publié chez Armand Colin sous la direction de Corinne Gendron et Bernard Girard.