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Automne 2013, volume 11, numéro 3


L'entreprise institution va-t-elle survivre à l'économie globale?

Propos tenus lors de la conférence du 6 mai à l'ESG UQAM

Par Denis Segrestinprofesseur des universités à Sciences Po Paris

 


 

Argument général
La globalisation de l’économie et les injonctions du « capitalisme financier » ont remis en cause la position de l’entreprise dans la société. On s’inquiète de voir dans la firme globale une entité poreuse et exonérée de toute affiliation socio-politique. Il faut en effet prendre la mesure de ce danger. Mais la tâche du sociologue est aussi d’identifier les forces de rappel qui œuvrent en sens inverse. Déjà, de grands travaux ont montré que l’entreprise restait tributaire de son écosystème – un régime économique, une région du globe. On s’arrêtera à deux autres volets du phénomène. D’abord, la firme en réseau est par essence l’objet d’intenses luttes de contrôle (luttes de gouvernance ; luttes internes en faveur des savoir-faire industriels...). De plus, l’économie ouverte renforce la nécessité où l’entrepreneur se trouve de défendre sa légitimité. En attestent notamment les conditions de l’installation des firmes à l’étranger.

Introduction : les échanges entre l’entreprise et la société, question centrale
La question des rapports entre l’entreprise et la société est cruciale depuis l’origine du capitalisme. Elle est aussi l’une des grandes questions classiques de la sociologie. Pour en juger, il suffit de se remémorer les thèses de Max Weber sur l’adossement historique du capitalisme à l’éthique protestante : selon Weber, la justification morale aurait été nécessaire à l’initiative de l’entrepreneur moderne. Pour sa part, E. Durkheim voyait dans « l’encastrement social » de l’économie une nécessité d’ordre public : il constatait que la multiplication des échanges économiques rendait la société plus incertaine et qu’elle appelait de ce fait plus d’Etat et plus de droit. Durant le 20e siècle, ces deux arguments semblent s’être croisés. Un accord s’est fait pour voir dans l’activité économique un espace de compromis où les intérêts des firmes et du corps social devaient se répondre. On n’a pas parlé pour rien du compromis fordien : les entrepreneurs se trouvaient confortés dans leur projet d’accumulation pour autant qu’ils se prêtaient au partage minimal de la prospérité en faveur des salariés et de la société.

La tendance de la sociologie contemporaine à assimiler les entreprises à des institutions sociales fait écho à cette situation supposée d’échange entre l’entreprise et la société. Déjà, dans les années 40, P. Selznick expliquait que la grande entreprise devenait une institution dès lors qu’elle impliquait des échanges qui débordaient des nécessités de la simple coordination économique. Plus récemment, la « mouvance néo-institutionnelle » a souligné que les firmes étaient toujours peu ou prou contraintes par des normes qui leur sont extérieures. Pour notre part, nous croyons utile de faire le lien entre tous ces arguments en faisant valoir que même à l’heure de la grande entreprise, les acteurs économiques sont restés tributaires de leur aptitude à « s’inscrire dans la société » et à défendre la légitimité sociopolitique de leurs affaires.

Or précisément, l’inscription des firmes dans la société globale est aujourd’hui en cause. Le sentiment se répand d’une « désaffiliation » de la firme à l’égard de la société. Ce soupçon trouve évidemment sa source dans les mutations économiques de ces trente dernières années : l’ouverture des marchés, la circulation internationale des capitaux et l’ascension des acteurs financiers face aux parties prenantes « locales » de la firme. Selon beaucoup d’observateurs, la firme-institution aurait été littéralement sacrifiée à la corporate governance guidée par les actionnaires ; elle serait devenue le jouet d’une régulation purement opportuniste, au risque d’être réduite à un état « liquide » étranger à toute attache sociale. Que faut-il en penser ?

Tout en prenant la mesure du danger, il nous semble qu’il ne faut pas donner crédit à des simplifications abusives. Aussi plaiderons-nous ici pour un diagnostic nuancé : dans les états de crise intense, la tâche du sociologue est aussi d’identifier les forces de rappel que la société oppose à son économie. C’est l’occasion de redécouvrir la littérature qui en fait état. Nous nous référons aussi à des études de terrain menées avec des jeunes chercheurs ou doctorants. Nous suggérons finalement de poursuivre et d’amplifier les travaux sur ce sujet sensible.

1. L’hypothèse de la désintégration institutionnelle de la firme
L’effet de la globalisation de l’économie sur la désaffiliation sociopolitique des entreprises se conçoit sur la base d’une série d’arguments liés entre eux. Nous en distinguons quatre. D’abord, on dit volontiers que les grandes entreprises, traditionnellement assimilées à des bureaucraties, ont été envahies par les mécanismes de marché. Au lieu d’être ces espaces que les thèses de Coase et de Williamson décrivaient comme « soustraites au système des prix » et confiées à la coordination hiérarchique, les grandes firmes se seraient rendues aux exigences de transparence et de performance instantanée énoncées par les actionnaires et par les clients. Ces acteurs-là, restés jusqu’alors sur le seuil, auraient « pénétré les organisations » : les uns pour garantir la rentabilité à court terme de leurs investissements, les autres pour bénéficier des meilleures prestations au meilleur prix – chacun faisant planer la menace de sa défection au profit de la concurrence. L’évidence est en tout cas que les protections bureaucratiques élevées contre le marché ont été mises à mal : les grandes organisations en sont venues à pratiquer d’elles-mêmes les « contrats internes » comme substitut à la prescription d’autorité. Surtout, les « réseaux » ont pris le pas sur les firmes intégrées : la création de valeur s’opère désormais systématiquement « en chaîne », entre donneurs d’ordres et fournisseurs. De ce fait, la responsabilité managériale tend à se concentrer sur la négociation des contrats et leur bonne exécution, moyennant l’usage d’outils dédiés à la gestion des processus transversaux.

Le deuxième constat se lit largement dans le précédent : les frontières des firmes semblent s’effacer. Là où les bureaucraties de naguère apparaissaient comme des systèmes clos sur eux-mêmes et plus ou moins pérennes, les firmes d’aujourd’hui sont des ensembles poreux et instables. La redistribution de l’activité économique « en réseau » et l’extension de l’usage des contrats en sont largement la cause. Les principaux investisseurs se réservent d’arbitrer constamment sur le périmètre de la firme, sur les métiers qu’il lui appartient de développer en propre et sur ceux qui seront délégués à d’autres. De ce fait, les processus de restructuration sont le lot constant des sociétés et non plus des événements exceptionnels. A fortiori en est-il des groupes de sociétés, dont la place ne cesse de s’étendre dans les économies développées : par définition « modulaires », les holdings se prêtent aux échanges permanents d’actifs. Au total, il apparait qu’une économie de réseau tire moins son dynamisme de la puissance des organisations qui la composent que de l’aptitude de celles-ci à encaisser les chocs périodiques de l’innovation et de la réallocation des affaires. Ainsi, et s’il est attendu d’une institution qu’elle serve de repère dans des paysages mouvants, on ne s’étonnera pas que les entreprises d’aujourd’hui n’assument plus que très partiellement ce rôle-là dans l’imaginaire collectif.

Un troisième argument déplace le projecteur vers les collectifs de salariés, l’incarnation par excellence de l’entreprise dans sa définition classique. Or dans une économie rendue aux mécanismes de marché, il faut craindre que les communautés salariales soient elles-mêmes fortement ébranlées. Chacun sait ce qu’il en est : nos sociétés salariales sont devenues très tolérantes à l’égard de la diversification des statuts d’emploi. Les contrats précaires (CDD, intérim) progressent au détriment des contrats stables (CDI). Le travail à temps partiel se banalise (particulièrement chez les femmes). L’imbrication de l’activité des donneurs d’ordres avec celle de leurs sous-traitants aboutit à faire cohabiter des salariés d’entités distinctes et dont les statuts respectifs peuvent être extrêmement différents. Par-dessus tout, l’instabilité des firmes se répercute sur l’emploi, au point que la pratique des licenciements collectifs peut apparaitre comme un gage de bonne gestion pour les investisseurs. Cet état de fragmentation et de déclassement de la main-d’œuvre a forcément des répercussions subjectives : en France, les enquêtes attestent du fait que l’attachement des salariés à leurs entreprises s’est distendu. Les distances entre les exécutants, les cadres et les dirigeants se sont accrues, de sorte que la firme n’apparait plus spontanément comme une communauté de destin. Une institution peut-elle survivre à la relégation des hommes et des femmes qui en sont les premiers artisans ?

Ultime soupçon, et non le moindre : il est dans la logique d’une économie « distribuée » et guidée par les investisseurs de profiter pleinement des atouts de la globalisation. Ainsi y aurait-il une contrepartie imparable à l’ouverture des marchés : la propension des entreprises d’envergure internationale à s’exonérer de leur ancrage territorial. Par excès, on en infère trop facilement que le capitalisme financier serait devenu un « capitalisme apatride ». Il est plus conséquent de suggérer que l’implantation locale de l’activité serait restée un enjeu décisif, mais susceptible d’un traitement opportuniste : la production manufacturière se déplace vers les zones où la main-d’œuvre est la moins coûteuse ; le marketing s’oriente vers les marchés porteurs ; les dirigeants jouent sur la diversité des territoires pour optimiser les rendements et répartir les risques encourus : risques industriels (liés à la contraction de la demande locale), risques financiers (du fait de l’incertitude des alliances et partenariats) ; risques comptables et fiscaux (en rapport avec les régimes nationaux), risques monétaires (liés aux fluctuations des changes)… Il est ainsi sous-entendu que les acteurs de l’économie globale ne négligeraient nullement les valeurs qui s’attachent aux ressources locales, mais en les dissociant toutefois de leur propre histoire et de toute solidarité à l’égard de quelque « société d’appartenance ».

Beaucoup de travaux de portée indiscutable ont décrit l’ampleur du retournement provoqué par le capitalisme financier dans ces circonstances. C’est par exemple ce qu’a fait récemment G. Davis, expliquant comment la firme américaine en est venue à « perdre son âme » (Davis, 2009). Le propos de Davis est fascinant car il souligne la profondeur du contraste entre la période fordienne et le cycle actuel – contraste paradoxal à propos d’une nation qui semble avoir toujours été la patrie du libre marché. A y bien voir, écrit Davis, les grandes compagnies de l’Amérique industrielle (Ford, ATT, Edison, Carnegie Steel) étaient à ce point enracinées qu’elles façonnaient véritablement les communautés humaines. Elles pratiquaient à grande échelle le Welfare Capitalism, via les systèmes d’assurance et de retraite, les congés payés et les aides au logement. Elles contribuaient ainsi à fixer leurs salariés à leur emploi et à leur territoire. Cet état « d’encastrement » était souvent consacré par le droit des États, obligeant les firmes à honorer leur engagement local. Mais selon Davis, la page est désormais tournée : d’abord, le capitalisme financier a remplacé les majors d’hier par d’autres prétendants (les Wal-Mart, McDonald’s, Citigroup…). De plus, les firmes ont été « démontées » pour faire place à des mosaïques de filiales et de sous-traitants. Les salariés eux-mêmes ont reconverti leurs actifs, misant moins sur la sécurité de leur emploi que sur leur « 401.K » (leur plan d’épargne-retraite) et la valeur monétaire de leur maison. Quant aux États, ils ne sont plus les garants des communautés locales qu’ils furent naguère : ils ont mués eux aussi en acteurs financiers, levant des fonds, s’attirant l’activité par le biais du marketing fiscal…

2. La clé de la « résilience » : la solidarité des firmes à l’égard de leur écosystème
L’histoire contée par Davis fait toucher du doigt la portée de la crise à laquelle ont conduit trente ans de globalisation et de domination de la corporate governance par les investisseurs. Le faisceau d’arguments qui précède ne peut donc pas être démenti. Nous allons cependant nous empresser d’observer qu’il est impossible de réduire le destin de l’entreprise-institution à une analyse à ce point univoque. Comment pourrait-on croire qu’un changement de cycle économique, fût-il majeur, ait suffi à dénouer aussi rapidement les liens qui se sont tissés entre l’entreprise et la société depuis les origines du capitalisme ? Dans ce qui suit en tout cas, nous choisissons de scruter les forces de résilience de l’entreprise-institution. Un vaste corpus de sociologie économique nous ouvre le chemin : le postulat de « l’encastrement social de l’échange économique » pousse en effet beaucoup de sociologues à souligner la vigueur des institutions sociales dans les circonstances de crise – parfois même leur propension à resurgir dans l’adversité. Parmi les thèses invoquées en ce sens, essayons de repérer les plus décisives. L’une s’impose nettement : même dans les formes les plus avancées du capitalisme, les firmes ne parviennent à se développer qu’à l’intérieur d’un certain « écosystème ». On se contentera d’illustrer ce phénomène à partir de quatre recherches emblématiques et complémentaires.

Une approche politico-économique du problème nous est offerte par le fameux ouvrage édité par P. Hall et D. Soskice sur les « variétés du capitalisme » (Hall & Soskice, 2001). On se souvient que l’ouvrage confronte deux grands régimes du capitalisme forgés par l’histoire : l’un, celui des économies de marché libérales, confie l’essentiel de sa régulation au marché et au système des prix. Dans l’histoire, les États-Unis et le Royaume-Uni se sont identifiés à cet idéaltype. L’autre, celui des économies de marché coordonnées, met en avant des mécanismes de régulation « hors marché » : la négociation professionnelle (entre patronat et syndicats) ; les arrangements coopératifs (entre industriels d’une même filière)… On en trouve des bonnes illustrations, quoique fort diverses, en Allemagne, au Japon, en Corée. Les auteurs expliquent que chaque régime résulte d’un processus historique de mise en cohérence des règles qui régissent l’activité économique (dans les champs divers du marché du travail, du marché des capitaux, des rapports entre firmes…). En bref, le propos entend souligner que dans chaque cas, les firmes évoluent dans un cadre institutionnel distinct et qui rejaillit sur les stratégies des dirigeants. L’écosystème libéral pousse les entrepreneurs à la « guerre de mouvement », associée à la quête de profit à court terme, à la confrontation directe entre concurrents. Au contraire, l’écosystème de la régulation hors marché incite à la « course de fond », c’est-à-dire aux coopérations inter-firmes durables, à l’innovation incrémentale, à l’installation du personnel dans des carrières longues... Finalement, expliquent Hall et Soskice, il est frappant que la globalisation n’ait pas substantiellement réduit les écarts qui séparent les stratégies des entreprises américaines, allemandes, coréennes : dans chaque pays, les dirigeants disposent « d’avantages comparatifs institutionnels », et la compétition mondiale les porte évidemment à s’en servir. À la limite, les auteurs nous invitent à réinterpréter les termes du face-à-face actuel entre les grandes économies du monde (Amérique du Nord, Europe, Asie…) : à les suivre, celui-ci refléterait en grande part l’attachement respectif des firmes à leur écosystème, et il confirmerait de ce fait la dynamique des échanges entre les entreprises et la société.

Dans un texte remarquable de 2005, Mark Granovetter a repris à son compte les éléments généraux de cette démonstration pour en fournir une belle illustration relative aux économies asiatiques (Granovetter, 2005). L’auteur s’intéresse à la place exceptionnelle qu’y occupent les conglomérats et les réseaux d’affaires familiaux (Mitsubishi au Japon ; Hyundai, LG et Samsung en Corée ; Tata Group en Inde). Il constate que dans l’histoire longue, cette forme d’alliance horizontale et durable fut le produit de « régimes » particuliers, plus propices qu’en Occident aux solidarités familiales et à la concentration des patrimoines. Toutefois, dans le contexte de l’après-guerre puis de l’ouverture des marchés, le États multiplièrent les tentatives pour mettre les groupements d’affaires au pas et rétablir la concurrence : les zaibatsu en firent les frais au Japon, plus tard les chaebol en Corée. Mais les groupements les plus anciens ont finalement resurgi (devenus les keiretsu au Japon) pour jouer de nouveau un rôle dominant. Granovetter propose une analyse détonante de ces circonstances : les régimes institutionnels hérités de l’histoire n’ont pas seulement résisté aux exigences de l’économie moderne ; ils ont plus encore révélé leur pertinence dans la compétition mondiale. Ainsi les réseaux mobilisés par les groupements d’affaires ne sont-ils pas un archaïsme ; plutôt un « atout spécifique » dont la propriété remarquable est de plonger ses racines dans la société. Simultanément et une fois encore, ils montrent la vigueur des écosystèmes régionaux dans les stratégies des firmes.

Le débat porte aussi sur l’attachement des firmes à des écosystèmes de rang infranational. N’entend-on pas les dirigeants des firmes internationales protester du fait qu’il leur faut « agir globalement et penser localement » ? Ce slogan suggère que l’ancrage de leurs affaires dans des communautés locales singulières ne serait pas, lui non plus, purement opportuniste. Mais il reste à en faire la vérification empirique. Un bon texte de J. Battilana et C. Marquis (2009), d’inspiration néo-institutionnelle, dresse un bel inventaire des travaux disponibles sur le sujet. Il revient d’abord sur la dynamique générale des agglomérations économiques : l’économie des districts a décrit les « externalités positives » que les firmes tirent de leur regroupement durable dans un même espace. Au-delà de l’émulation que suscite la proximité des partenaires et des concurrents, la concentration produit des effets vertueux d’accumulation : la main-d’œuvre et les prestataires affluent ; les autorités développent les infrastructures, les écoles, les universités ; les réseaux d’interconnaissance se densifient, renforçant de ce fait la cohésion du système social local… Mais l’article suggère aussi que par-delà ces mécanismes généraux, il faut (une fois encore) compter avec la culture propre à chaque territoire : dans l’économie américaine du 20e siècle, l’attractivité de New-York ne fut pas celle de Boston, ni celle de la Silicon Valley. Les firmes furent à l’image de chaque agglomération : plutôt « libérales » à New-York, « communautaristes » en Nouvelle-Angleterre, « coopératives » en Californie. Il reste à savoir ce qui demeure à ce jour de ces attachements. A suivre les auteurs, ils tendraient plutôt à s’exacerber qu’à s’effacer. Du moins l’isomorphisme ambiant joue-t-il à double sens : la standardisation des stratégies globales rend les différences locales saillantes ; les dirigeants sont incités à s’emparer. Ainsi la tension entre le global et le local prend-elle du poids : quand Boeing a transféré son quartier général à Chicago, son enracinement industriel à Seattle a refait surface dans la communication de la firme et dans les échanges avec les syndicats. De même, quand la réglementation américaine a levé les restrictions à l’extension nationale des banques et à leur fusion (dans les années 90), un vaste « réseau communautaire » a resurgi !

Le cas de la Silicon Valley a inspiré une analyse encore plus actuelle à Annalee Saxenian, spécialiste bien connue des rapports entre économie et territoire. Son livre sur « les nouveaux argonautes » (2006) relate l’un des nouveaux cours de « l’avantage régional dans l’économie globale ». L’auteure s’intéresse aux conditions dans lesquelles les compétences high-tech circulent entre les grandes métropoles économiques du monde et se diffusent en direction des pays émergents. Elle s’arrête sur le cas des élites qui sont passées par la Silicon Valley et qui sont retournées dans leur pays d’origine (cela fut déterminant pour Israël et Taiwan dès les années 80 ; ce l’est pour la Chine et l’Inde depuis les années 2000). Selon Saxenian, l’atout singulier de ces ingénieurs de retour qui créent des start-up à Shanghai ou Bangalore est de relier plusieurs mondes entre eux : les clusters mondialisées et les administrations locales ; les capitaux-risqueurs et les investisseurs familiaux. Ils le font d’autant mieux qu’ils continuent eux-mêmes à circuler d’une région à l’autre, familiers qu’ils sont des avions et de l’Internet. Cependant, ils ne sont nullement devenus « apatrides » : ils appartiennent plutôt à un nouvel écosystème, à la fois local et transrégional. Plus que jamais, les affaires qu’ils créent sont inscrites dans l’espace – à supposer qu’on se tourne vers la nouvelle « économie d’archipel » issue de la mondialisation et qui « relocalise » à sa façon l'activité, au bénéfice de toutes les régions qui, dans le monde, cumulent les ressources scientifiques, techniques et humaines. La solidarité des « nouveaux argonautes » avec leur territoire ainsi redéfini est peu discutable.

3. Le gouvernement des firmes au secours des « bureaucraties » ?
Ce qui précède met le doigt sur un élément décisif de la résilience de l’entreprise à l’égard des avanies que l’évolution contemporaine du capitalisme lui aurait infligées : à suivre de très bonnes analyses de sociologie économique, les firmes ne se sont pas séparées de la société. Les acteurs économiques doivent encore compter avec les institutions et les cultures de tous rangs – national, transnational, local. En un sens, la globalisation a confirmé, plutôt qu’elle n’a invalidé, la pertinence d’une « géopolitique de la firme ». Ces analyses ont toutefois laissé dans l’ombre une question qui peut sembler préalable : comment, dans leur substance-même, les firmes ont-elles pu survivre au travail de sape du marché et au primat des « réseaux » sur les organisations ? On a évoqué le déclassement des bureaucraties face à la dispersion des actifs, à l’instabilité des structures, à la fragmentation des emplois : quelle résistance les organisations ont-elles pu objecter à cela ? Curieusement, on ne voit pas que cette dimension du problème ait fait l’objet d’une attention comparable à la précédente, bien qu’on peine à concevoir ce que serait l’écologie politique d’une institution atteinte dans son essence ! Aussi formulons-nous sur ce point une hypothèse assez triviale, mais qui contredit suffisamment les idées premières sur la « firme en réseau » pour mériter la discussion : aussi « distribuées » que soient les grandes firmes d’aujourd’hui, elles sont très loin d’être abandonnées au marché et à la coordination contractuelle horizontale. Le contrôle du pouvoir y reste d’une telle portée que les enjeux sociopolitiques de la coordination économique y paraissent plus clairs que jamais.

Nous nous référons à ce propos à des travaux effectués dans notre environnement – plus spécialement par des doctorants. On citera en tête la recherche déjà classique de F. Mariotti sur le « gouvernement de réseau » dont est issu un livre (2005). Ce travail portait sur les rapports entre donneurs d’ordres et sous-traitants dans divers secteurs industriels. A l’instar de J. Whitford à propos de la rust-belt economy (2005), Mariotti a montré à quel point les firmes en réseau restaient fermement gouvernées : les donneurs d’ordres y font la loi par le biais de la planification de la production et du contrôle de la qualité. Leur domination s’applique plus encore aux coûts, car les fournisseurs sont sans cesse menacés de perdre leurs contrats s’ils ne les serrent pas plus avant. En définitive, F. Mariotti fait valoir que la compétence d’un grand donneur d’ordre d’aujourd’hui n’est pas celle qu’on pourrait croire : elle est en effet devenue une compétence politique. Au lieu de quelque science des marchés, cette compétence appelle des savoir-faire de sélection, de délégation, de coordination et d’arbitrage. Elle déploie en quelque sorte l’autorité dans tous les sens que requièrent les systèmes politiques complexes.
En complément, les travaux de F.-R. Puyou et de A. Catel ont révélé la nature des pouvoirs qui s’exercent dans les holdings ou groupes de sociétés. A priori, cette structure capitalistique se caractérise par son extrême flexibilité. Mais elle accorde en fait aux actionnaires dominants un pouvoir exorbitant : elle leur offre en effet la faculté de diriger les affaires qu’ils contrôlent ou d’en déléguer la gestion aux dirigeants de filiales ; elle leur permet d’acheter et de vendre des actifs à tout moment, d’affecter les ressources du groupe et de localiser ses profits où bon leur semble… Ainsi et dans bien des cas, la flexibilité « marchande » de ces dispositifs ne doit pas faire illusion, car les investisseurs principaux en usent de façon discrétionnaire et de façon à conforter leur propre pouvoir. A la limite, ces investisseurs font de l’instabilité des sociétés et des incertitudes relatives à leur gouvernance le levier de leur autorité et, par là-même, de la stabilité globale des dispositifs qu’ils gouvernent ! Pour apprécier la portée du phénomène, il suffit d’observer la permanence des grands groupes – du moins en Europe, et notamment en France (on pense aux Lagardère, Pinaud, Bouygues, Bolloré…). A tout le moins, ces grandes affaires incitent à tempérer le scénario de la fluidité croissante du capitalisme contemporain.

En France, les enjeux de pouvoir révèlent aussi leur puissance dans les opérations menées par les autorités publiques en faveur du développement des « clusters » de haute technologie – dits ici « pôles de compétitivité ». D. Younès a étudié les pratiques de coopération à l’œuvre sur le site de Saclay, « pôle mondial » dédié aux applications industrielles des technologies numériques. La vocation de telles opérations est de promouvoir les alliances interindustrielles et d’œuvrer à la mise en place de réseaux high-tech associant des grandes entreprises et des PME innovantes. Mais en fait, il apparait que ces alliances peinent beaucoup à s’imposer face à la propension des firmes à se retrancher derrière leurs frontières et à rétablir des « chaines de valeur » gouvernées par les plus forts. Concrètement, les majors ne supportent pas longtemps les échanges égalitaires avec les PME qui leur apportent des solutions nouvelles : ils préfèrent les ravaler au rang de sous-traitants ou les absorber. De même la coopération entre métiers différents soulève-t-elle des difficultés multiples : les ingénieurs des Télécom ne dialoguent pas aisément avec ceux de la Défense ou de l’automobile, de sorte que les rapprochements ne surviennent que lorsqu’ils annoncent des restructurations de plus grande ampleur, en rapport avec l’évolution des métiers de chacun des partenaires. Encore la coopération n’intervient-elle alors que de façon plus ou moins dissimulée, hors du cadre des contrats formalisés.

Les enjeux de pouvoir qui traversent les firmes et les réseaux de firmes confirment ainsi que la coordination économique n’en est pas à se dissoudre dans les « faisceaux de contrats ». Or il nous semble que cette affirmation vaut encore si l’on observe les firmes de l’intérieur. Il est notamment impossible de ne pas voir que les organisations productives restent le lieu de tensions majeures et qui dépassent manifestement les problèmes ordinaires de coordination et d’ajustement des intérêts. N. Fligstein a expliqué que tout au long de l’histoire du capitalisme, les entreprises ont connu de « luttes de contrôle » mettant aux prises plusieurs conceptions de la valeur produite, et par là-même de l’ordre commun (Fligstein, 1990) ; or de telles « luttes de contrôle » se perpétuent aujourd’hui. A l’heure du capitalisme financier, l’une des tensions les plus significatives réside justement dans les divergences relatives aux finalités de la firme. Ainsi C. Massot (2009) a-t-il observé l’affrontement des acteurs industriels et des acteurs de marché dans une grande société aéronautique. Les premiers – cadres des usines et des bureaux d’étude – sont en bute à l’autorité montante des équipes chargées de démarcher la clientèle et de négocier les contrats. Dans la conduite des programmes, les deux groupes se réfèrent à des « grandeurs » contradictoires : les ingénieurs des bureaux d’études objectent à leurs collègues l’irréalisme des contrats conclus avec les clients ; les commerciaux plaident la nécessité de ne pas laisser la voie aux concurrents… La violence des altercations qui s’ensuivent en dit la portée : elle révèle que l’entreprise reste l’une de ces institutions où se portent inévitablement les débats sur les principes supérieurs de justice et la définition de l’intérêt commun.

4. Actualité de la « responsabilité sociale de l’entreprise »
Pour finir, nous ne pouvons faire l’impasse sur la raison ultime qui perpétue les échanges entre l’entreprise et la société : selon nous, les acteurs économiques restent autant que jamais astreints à défendre leur légitimité politique. Les drames initiaux de l’industrialisation avaient dit la nécessité où ceux-ci se trouvaient d’œuvrer à une cohabitation à peu près supportable avec la « société civile ». Progressivement, le droit a défini les conditions de l’ordre commun. Aujourd’hui-même, la notion de responsabilité sociale de l’entreprise renouvelle en quelque sorte la définition des obligations collectives que la société impute à ses entrepreneurs. Certes, l’effectivité de ces obligations est contestée. Du moins convient-il d’admettre que l’entreprise du 21e siècle n’est nullement dispensée de rendre des comptes au corps social. On évoquera deux des arguments qui convergent en ce sens, en illustrant rapidement la portée du second.

De bons auteurs, P.-Y. Gomez et H. Korine, ont fait observer qu’en soi-même, la montée du pouvoir des actionnaires soumet l’entrepreneur à de nouvelles formes de contrôle public (Gomez & Horine, 2008). La philosophie sous-jacente aux économies libérales resurgit : elle prône la transparence des affaires (au lieu de la norme du secret) ; elle institue un « collège d’investisseurs » doté de droits d’information et du pouvoir de révoquer les dirigeants qui se déroberaient à leurs devoirs… Plus sérieusement, ces principes de « démocratie financière » prennent effet dans les sociétés cotés : celles-ci doivent mettre leurs résultats à la disposition des citoyens (actionnaires potentiels), des autorités de tutelle et des médias spécialisés. Ces données sont susceptibles de susciter des commentaires, voire d’alimenter le débat public. Les sujétions de la responsabilité sociale ne sont pas si loin : en jouant sur les mots en usage dans le monde anglophone (où les firmes cotés sont dites publicly listed), Gomez et Korine disent que les firmes en cause deviennent de facto des « entreprises publiques », qui ne doivent plus seulement leur crédit à l’appréciation de leurs performances, mais aussi à l’évaluation de leur contribution au bien commun. De fait, il n’est plus rare que les grandes sociétés fassent l’objet de controverses politiques – parfois de scandales – comme ce fut le cas en France ces derniers temps : l’opinion dénonce l’extravagance des revenus accordés à tel dirigeant, le « parachute doré » offert à tel autre à l’occasion de son retrait ; la presse montre du doigt la prise de contrôle d’une firme « domestique » par un fonds d’investissement étranger ; une campagne relayée par l’Internet déplore les conditions dans lesquelles travaillent les sous-traitants d’un grand donneur d’ordres… Ainsi la société réaffirme-elle son ascendant sur l’économie.

Par-delà ce canal assez paradoxal de la « démocratie actionnariale », le rappel des firmes à leur responsabilité sociale opère évidemment selon des voies plus directes. Nous vivons dans des économies ouvertes où les entreprises sont exposées aux exigences de tous leurs « ayant-droits » : salariés, clients, associations de consommateurs, riverains des sites industriels, élus soucieux de l’emploi… Il reste à savoir dans quelle mesure cette intrusion des stakeholders dans l’économie fait effectivement obligation aux employeurs de défendre ou de restaurer leur légitimité sociopolitique : beaucoup le contestent, arguant que la « RSE » se réduirait trop souvent à un artefact managérial de communication. Esquivant ce débat sans fin, nous avons cherché à identifier des circonstances qui permettent de vérifier à la fois la portée et l’actualité de ce problème de légitimité. Des études empiriques sur les conditions de l’installation des firmes occidentales dans les économies émergentes nous ont paru particulièrement éclairantes. Ainsi de la recherche conduite par D. Krichewisky (2012) sur l’installation d’un cimentier français en Inde. L’enjeu de la responsabilité sociale de l’entreprise y est apparu dans toute sa crudité, loin des faux-semblants de la communication corporate. En première approche, cette multinationale des matériaux disposait d’atouts très favorables et d’une très grande marge de manœuvre : elle comblait des besoins pressants ; ses investissements profitaient d’incitations publiques ; le niveau des salaires locaux était très faible. Il lui restait néanmoins à s’acquitter au mieux des dommages inhérents à cette industrie : les cimenteries polluent, elles aliènent des terres agricoles. Or il fallait s’attendre à ce que la société indienne soit peu tolérante à cet endroit. En effet, le pays est aux prises avec une économie galopante qui crée toutes sortes de troubles ; le débat politique y est intense, les activistes nombreux et puissants. De ce fait, la situation était totalement impropre à l’opportunisme économique : les projets de l’investisseur n’ont abouti qu’au prix d’un échange politique intense entre la firme et la société d’accueil, à des niveaux multiples – depuis les administrations centrales jusqu’aux élus locaux, en passant par les ONG… L’entreprise a dû investir plus que prévu pour réduire les nuisances ; elle a réservé des emplois aux paysans expropriés et aux membres de leurs familles. Il lui a aussi fallu procéder à des arrangements souterrains : des enveloppes ont circulé parmi les élus (car d’évidence, rien ne dit que l’inscription de l’entreprise dans la cité serait toujours vertueuse).

Notre hypothèse est que cette situation n’est pas singulière, mais hautement révélatrice des conditions dans lesquelles la grande entreprise se développe aujourd’hui et poursuivra demain son essor dans l’économie globale. Si c’est vrai, on voit que la corporate social responsability n’est pas une petite affaire : elle dessine, dans des termes adéquats au monde d’aujourd’hui, le cadre normatif nécessaire au développement conjoint du capitalisme et de la démocratie.

Bibliographie
Ouvrages et articles

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Fligstein (Neil), The Transformation of Corporate Control, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1990.
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Williamson (Oliver E.), The Economic Institutions of Capitalism, New York, Free Press, 1985.

Thèses de doctorat (selon les dates de soutenance)

Mariotti (Fabien), Gouverner l’entreprise en réseau ; apprentissage de la coopération et exercice du pouvoir dans les réseaux de sous-traitance de la production distribuée, Université Pierre Mendès France, Grenoble, 2003.
Catel-Duet (Aurélie), Le gouvernement des groupes de sociétés - Les relations entre propriété et pouvoir à l’épreuve des réalités de l’entreprise contemporaine, Université Pierre Mendès France, Grenoble, 2007.
Puyou (François-Régis), Le contrôle de gestion comme scène de gouvernement des groupes – La place du calcul économique dans l’action organisée, Sciences Po Paris, 2009.
Massot (Christophe), Les dynamiques du compromis productif – Le cas d’Eurocopter, Université de la Méditerranée Aix-Marseille 2, 2009.
Younès (Dima), Créer la coopération ? Les dynamiques de partenariat sur le pôle de compétitivité de Saclay, Sciences Po Paris, 2011.
Krichewsky (Damien), La responsabilité sociale d’entreprise : un méta-encastrement des firmes – Une analyse du cas indien, Sciences Po Paris, 2012.