Bulletin Oeconomia Humana
Automne 2013, volume 11, numéro 3
L’avenir de l’aide internationale canadienne : entre le rêve et le cynisme, peut-on oser l’innovation?
Par Olga Navarro-Flores, Professeure à l'ESG UQAM, Département Management et Technologie
Quel avenir pour l’aide internationale? C’est la question que la communauté de militants, d’intervenants, de chercheurs et d’intellectuels se pose depuis 2006, lorsque le gouvernement Harper a pris le pouvoir à Ottawa. C’est aussi la question que le CORIM a posée à ses quatre invités au débat du 2 mai dernier à Montréal1. Plus de 500 personnes s’y sont donné rendez-vous pour entendre leurs perspectives, leurs témoignages et leurs réflexions. Le débat a suscité beaucoup d’intérêt, mais surtout beaucoup des nouvelles questions.
Nous partons d’un constat : l’aide internationale canadienne s’écoule depuis plusieurs années, 2006 plus précisément. Au départ, la politique étrangère du gouvernement Harper s’est présentée en continuité du rapprochement qu’avait amorcé M. Paul Martin à la politique étasunienne. Toutefois, cette politique axée sur les trois D : la diplomatie, la défense et le développement, s’avère aujourd’hui une véritable rupture avec la tradition de solidarité et d’ancrage social qui a déjà caractérisé les actions d’aide internationale canadienne.
Depuis 2006, on a pu observer une concentration de l’action internationale canadienne dans les domaines de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme, en d’autres mots, on a assisté à la militarisation de l’aide au développement. Quant aux activités liées au troisième « D », le développement, parfois oublié, elles ont été étroitement associées à la promotion de l’industrie extractive canadienne. M. Julian Fantino, nouvellement nommé ministre canadien de la Coopération internationale, a déclaré que l’« investissement » canadien en développement international serait dorénavant axé sur la croissance économique à travers l’appui au développement de l’industrie locale telle que l’industrie minière, l’agriculture et les services bancaires. Un tel appui implique certainement des accords d’exploitation et de commercialisation qui renforcent la présence de l’industrie canadienne sur place, principalement l’industrie minière. Quant aux ONG canadiennes, qui n’ont pas été abolies et subsistent avec un budget sérieusement réduit, elles sont invitées à devenir partenaires des entreprises (minières) canadiennes et à contribuer ainsi à la redéfinition du modèle d’aide canadienne au développement : « trade not aid! », selon les conservateurs.
La vision d’une coopération internationale ancrée dans et inspirée de l’expérience nationale, les politiques de développement d’avant-garde concernant l’équité entre les sexes et la protection à l’environnement, les débats et les échanges entre le secteur des ONG et les fonctionnaires de l’ACDI ont été ensevelis avec l’ACDI. Le gouvernement Harper a donné le coup de grâce, consciencieusement préparé depuis 2006, lorsqu’il a annoncé en mars dernier la fusion de l’ACDI avec le ministère des Affaires étrangères, marquant ainsi la fin d’une ère de développement international telle que la connaissaient les canadiens et nos partenaires dans le monde, depuis 45 ans.
Mais malgré toutes les critiques que nous pouvons adresser au gouvernement fédéral, l’aide internationale s’est transformée, de façon importante, depuis la dernière décennie du XXè siècle. Les accords internationaux se sont multipliés et reflètent une série de consensus, même si fragiles, entre les États des plus de 160 pays. Suite aux accords sur les objectifs du millénaire pour le développement (OMD), et Paris 2005, de nouveaux concepts liés au développement ont été diffusés à l’échelle internationale, dont entre autres, le renforcement des capacités, l’efficacité de l’aide, l’appropriation locale des politiques, programmes et projets de développement, et l’autonomisation des acteurs du développement. Ces accords prônent des objectifs louables, mais l’envergure des promesses contraste avec les engagements réels des États tant en termes de financement que de politiques publiques. En effet, les sociétés civiles du Nord et du Sud ont alerté les pouvoirs publics quant au manque de représentation, voire l’absence des populations concernées dans les débats internationaux, et ont soulevé d’importantes questions sur la façon d’atteindre ces objectifs à long terme et sur les acteurs sociaux qui pourraient être impliqués.
C’est ainsi qu’une nouvelle ère de développement s’est amorcée avec le nouveau millénaire. Le modèle Nord-Sud, qui a tant inspiré les années de charité bienveillante, passant par l’aide humanitaire jusqu’à la coopération internationale, est aujourd’hui un modèle dépassé. Les « investissements » actuels dans le développement sont de plus en plus liés au commerce international. Et pas seulement au Canada.
À la lumière des innovations en matière d’organisation de l’aide, de décentralisation de fonds et de financement de l’aide au développement des pays membres de l’OCDE, l’ACDI représentait un modèle d’aide largement incongru et dépassé. Fallait-il changer l’ACDI? Certes. Fallait-il fermer l’ACDI? La réponse a jusqu’à maintenant fait couler beaucoup d’encre. La réalité est que, premièrement, le gouvernement fédéral tente de gérer l’économie du pays dans un contexte de crise économique mondiale, entre autres, en instrumentalisant l’aide au développement international au profit du développement industriel canadien. Même si cette stratégie manque d’originalité, elle reflète une cohérence entre la politique de développement national et la politique étrangère.
Deuxièmement, le développement international suscite de moins en moins d’intérêt auprès de la population canadienne sauf pour l’aide humanitaire en cas de catastrophe naturelle. Des catastrophes qui s’accentuent avec les changements climatiques et qui, grâce aux médias, attirent plus efficacement la contribution de Canadiens que les dépliants expliquant les actions de développement à long terme. Troisièmement, on ne peut pas recréer le passé, c’est-à-dire revenir aux années 1970 et 1980, reproduire les succès des petits projets, des premières expériences de coopération et de solidarité. Les initiatives d’aujourd’hui n’ont pas les mêmes conditions de financement que jadis, les échéanciers et les résultats attendus ne sont pas particulièrement ajustés aux nouvelles réalités, et les intervenants sur le terrain n’ont ni la candeur, ni la naïveté de l’époque. Et finalement, outre les gouvernements occidentaux et les ONG qui ont porté le flambeau de l’aide Nord-Sud jusqu’à maintenant, des nouveaux acteurs de l’aide au développement opèrent selon des modèles de performance et d’efficacité différents. On parle notamment de la Chine, du Brésil, et du Venezuela particulièrement présent en Haïti; pour ne citer que trois exemples de gouvernements qui jouent un rôle désormais important en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Mais on parle aussi d’acteurs privés comme par exemple la Fondation B & M Gates, la Fondation PGL.
Les défis de l’aide internationale canadienne sont donc de taille : des changements importants et fondamentaux dans la forme et le contenu de l’action de développement, un financement public sujet à la possibilité de marier – pour le meilleur et pour le pire, les multinationales et les ONG, le processus de commercialisation de l’aide, et finalement la privatisation des actions de développement.
Quel avenir pour l’aide internationale au Canada? Comment relancer le secteur? Est-ce que le Québec peut défricher le chemin d’une nouvelle ère d’aide au développement au Canada? Certains questionnent toujours où sera la voix de ceux qui sont directement concernés, les populations les plus pauvres, les femmes et les petites filles, les enfants, les aînés où seront-ils dans les politiques à venir d’aide au développement? D’autres font un pari audacieux et tirent profit des opportunités de travailler avec les entreprises multinationales, et reconnaissent l’importance de bâtir des partenariats inédits et complexes multinationales-ONG, à la fois économiques et sociaux, professionnels et solidaires. Et encore, les plus réalistes et peut-être aussi prudents, nous rappellent que les pays du Sud, plus concrètement les gens du Sud, veulent plus d’autonomie, plus de contrôle sur leurs ressources, plus de latitude pour agir, plus de connaissances pour trouver eux-mêmes les solutions et s’approprier de la valeur ajoutée pour se (re)construire.
La question de l’avenir de l’aide internationale invite à rêver. Nous avons appris que l’AQOCI déposera un mémoire à la fin de cette année contenant les résultats d’un large processus de consultation auprès des acteurs de différents secteurs au Québec. Ce n’est pas pour dénigrer les politiques d’Ottawa, ce n’est pas une initiative d’un parti politique au Québec. C’est une proposition qui saura valoriser l’expérience de plus de 40 ans d’aide, de coopération et de solidarité entre les organisations québécoises de coopération internationale et les populations du Sud.
Mais une telle proposition reflètera-t-elle les compétences spécifiques développées par la coopération québécoise? Mettrons-nous sur pied une aide internationale qui saura renforcer le lien et les échanges entre les mouvements sociaux locaux, d’ici et d’ailleurs? Fera-t-elle la promotion d’un modèle de développement axé sur des activités socioéconomiques (les finances, l’entrepreneurship, les entreprises collectives et coopératives), et sociopolitiques (plaidoyer politique, droits humains, justice sociale)? Pourrons-nous nous soutenir les espaces de débat, de réflexion et d’échange entre les secteurs public, privé et les mouvements sociaux sur l’aide au développement? Sera-t-il possible de rapprocher la recherche universitaire et les expériences sur le terrain? Pourrons-nous décloisonner les finances et la solidarité, le commerce et la justice? Et puisque rêver ne nous est pas interdit, aurons-nous l’audace de financer un développement à taille humaine? Nous avons hâte de lire le mémoire de l’AQOCI.
Note 1: Animé par Jean-François Lepine, journaliste de Radio-Canada, avec la participation de Mme Claude Black du CECI; Mme Denise Byrnes d’Oxfam-Québec; Mme Anne Gaboury de DID et M. Denis Labelle de l’AQOCI.